07 (c’est un chapitre en plein milieu)
Mon psy s’appelle Martin. Il y en a qui disent qu’il n’est pas psy, qu’il est boucher. Moi je dis que même s’il vend des pièces de viande dans une épicerie et qu’il y a des taches de sang de bétail sur son tablier, il ne faut pas sauter aux conclusions.
C’est mon psy, je le sais parce qu’il m’écoute sans rien dire, en hochant la tête de temps en temps. Il m’écoute sans rien dire, et il se balance d’une jambe à l’autre, et parfois il se retourne pour cacher l’expression dans son visage, moi je pense que c’est pour mieux réfléchir. Et moi je lui parle, je me confie, je lui raconte mes problèmes. Des fois il oriente la conversation dans une autre direction, en se déplaçant vers les viandes froides, le jambon forêt-noire, tranché finement la plupart du temps. Dans ce temps-là je prends une pause, pour y penser, et je dis autre chose, je lui parle de Maman si je lui parlais de mon père, de ma vie si je lui parlais de la mort, de mes rêves si je lui parlais des mes gestes. J’essaie de lui plaire, en lui disant ce que tout psy veut entendre. L’enfance, les rêves, les peurs. Ce genre de choses que je ne comprends pas trop. Mais lui comprend. Sinon il me le dirait.
Et pour le remercier, à la fin de chaque séance je lui prends quelques côtelettes de porc.
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J’étais entré dans l’épicerie un peu par hasard, c’était au début, quelques jours seulement après ma sortie, quelques jours après avoir rencontré Barbabarara. J’étais désorienté, j’avais mal à l’oreille interne, labyrinthite imaginaire. Chaque pas que je faisais allait exactement là où je n’allais pas. L’étourderie. Là où on garde les petits enfants étourdis.
J’avais vaguement bousculé une dame qui portait un drôle de manteau de fourrure en plein été. J’avais foncé sur elle involontairement, à la suite d’une série de pas de travers, comme quand on danse le tango.
— Voulez-vous danser ?, que je lui avais demandé pour m’excuser, en souriant poliment, parce que je suis bien élevé.
J’avais tendu ma main gauche vers la gauche, pour le tango, mais elle m’avait poussé sauvagement, tiens c’est pour ça que je pensais que son manteau était en fourrure. C’était trop pour mon oreille interne, j’ai pivoté sur moi-même une dizaine de fois, ou peut-être juste une fois, et j’ai fait ouvrir la porte automatique de l’épicerie. Et la porte ouverte, je me sentais mal de la laisser se refermer sans m’avoir mangé, toute cette énergie qu’on nous dit de conserver à coups de tonnes, je ne voulais pas gaspiller. Pas en public, en tout cas. Comme tout le monde. (Parce que chez moi, la lumière est allumée tout le temps, parce que le sombre m’intimide.)
Je suis entré dans l’épicerie.
Je n’avais pas faim.
J’ai pris un panier quand même, pour me fondre à la foule — petite foule, un après-midi d’été. Il faisait chaud, c’est pour ça que je voulais me fondre, mais l’air climatisé était trop fort, et mes mamelons étaient durs. Je poussais mon panier les mains croisées, pour cacher mes mamelons. Je ne fondais pas très bien, les gens me regardaient.
Je n’aime pas quand les gens me regardent. J’aime l’inaperçu. J’aime le camouflage, les vêtements Gap que tout le monde porte, l’air bête que tout le monde porte, tout ce que tout le monde porte pour que personne ne regarde personne. J’aime ça. Je veux être tout le monde, pour que personne ne remarque que j’existe. Mais je n’y arrive jamais. Il y a toujours la pichenotte qui me fait avancer d’un pas, sortir du rang, me décamoufler, me dégaper. Comme mon panier et sa petite roue qui hésite, et mes mains croisées, et le vide dans le panier, et mes pas incertains, et mes mamelons climatisés.
J’étais mal à l’aise, je n’avais pas besoin de ça. Pas ce jour-là. Plus je me cachais derrière les petites lignes de métal de mon panier, plus on me regardait, et ma miniprison me dénudait. J’étais perdu, j’ai figé devant le comptoir de la boucherie, avec Martin derrière. Martin, sur son écusson, Martin boucher, sans majuscule.
Il n’était pas comme les autres, il ne m’a pas regardé comme si j’étais fou. Il a fait un sourire avec ses lèvres, une douceur dans son visage carré.
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
Il voulait m’aider. Une main tendue, avec le bras et tout. Il voulait savoir ce qu’il pouvait faire pour moi.
— C’est à cause de mon oreille. À l’intérieur de mon oreille. Ça balance en déséquilibre.
— Mm ?
— Il fait chaud dehors.
— Mm…
— Mais pas ici.
On a parlé comme ça pendant des minutes complètes, plusieurs, je n’ai pas compté, ce n’était pas le temps, mais je ne voulais pas dépasser une heure, parce que c’est comme ça que ça se compte les visites chez le psy, si j’en crois ma télévision. Une heure max, que je me suis dit quand ça faisait deux minutes, quand j’ai compris qu’il était là pour moi, Martin boucher, qu’il m’écouterait avec le sang de bétail sur son tablier, qu’il m’offrait son oreille externe.
Après cinq minutes, il regardait un peu partout, et a commencé à balancer d’une jambe à l’autre. Pour me faire comprendre que j’étais normal, que mon déséquilibre pouvait atteindre tout le monde, le fameux tout le monde que je veux être. C’est un bon psy, Martin boucher.
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— ... et Maman c’était une femme dure, sauf pour le dessert, j’avais le droit de pas finir mon dessert et d’en prendre un autre, mais pour le reste Maman c’était une femme dure…
Une dame s’est placée devant moi, entre Martin et moi, en m’interrompant comme si elle en avait le droit. Petite dame pleine de front jusqu’en arrière, avec un petit panier même pas de roulettes, petit panier rouge à main, et elle était pressée.
— Je m’excuse, c’est parce que je suis pressée…
Martin a été poli, c’est normal, c’est son métier de gérer les personnalités fortes. Mais moi ce n’est pas le mien, et elle venait de me blesser, la petite dame pressée. J’ai voulu lui dire que ce n’était pas correct, ce qu’elle venait de faire, que j’étais déjà en consultation, qu’elle devrait attendre, mais les mots ne sortaient pas, absolument pas. Ce sont des sons qui sortaient, des sons aigus, d’autres graves, et des gestes des mains. Et quelques mots, mais aucun que je connaissais. J’avais mal à la gorge, à cause de la dame pressée. Dans ma tête, c’est ma main que je voulais presser derrière sa tête, juste pour qu’elle bouge, qu’elle s’en aille.
Elle s’était retournée vers moi, et elle me regardait comme on regarde n’importe qui sauf tout le monde, elle me regardait méchamment, elle m’intimidait un peu, mais elle n’avait pas le droit. J’ai fait un pas vers elle, un pas grognon, incontrôlé, je ne savais plus ce que je faisais, je ne savais pas ce que je voulais faire d’elle, ou lui faire, mais j’ai avancé d’un pas grognon.
Juste un, parce que Martin est intervenu. Il m’a parlé doucement, m’a demandé mon nom.
— Comment tu t’appelles ?
— Je… J… m’appelle Llouis. Avec deux l.
— Llouis, qu’est-ce que tu dirais d’aller faire un tour en arrière, ça va te rafraîchir les idées un peu…
Il m’a entraîné du regard vers une porte battante pleine de graisse et de doigts. J’y suis allé, je lui faisais confiance, et de l’autre côté de la porte, je me suis retrouvé dans Rocky, mais en plus petit. Il faisait froid, et quelques pièces de viande étaient accrochées au plafond. Moins que dans Rocky, et des moins grosses, mais assez pour que je sache quoi faire.
Instinctivement, j’ai fermé les poings, et j’ai vu la dame dans une pièce de viande, et je savais au fond de moi que ce n’était pas elle pour vrai, et que je pouvais la frapper, parce que ce n’était pas elle pour vrai. J’ai donné deux coups de poing dans un morceau de bœuf congelé, avec mon poing droit.
C’est dur, du boeuf congelé. Je me suis fait mal aux jointures.
J’ai léché le petit peu de sang sur ma main, et j’ai décidé de donner des coups de pied à la place, parce que mes souliers sont durs et qu’ils n’ont pas de jointures. C’étaient mes souliers avec des grosses semelles. J’ai donné des coups de souliers, avec mes grosses semelles. Des fois je tombais, mais je me relevais et je continuais. J’ai frappé jusqu’à ce que je ne sache plus pourquoi je frappais. À la fin je riais, je trouvais ça amusant. À la fin c’était drôle, donner des coups de pied à un bœuf mort.
Je me suis excusé au bœuf, en riant, puis je suis revenu dans l’intérieur de l’épicerie, où il faisait chaud maintenant. La dame pressée n’était plus là, mais je n’ai même pas remarqué. J’ai pris quelques côtelettes de porc à Martin en le remerciant.
Depuis, je viens le voir à l’épicerie deux fois par semaine.
C’est un bon psy, Martin boucher.
