Edwin avec deux t

Ça, c’est la première histoire d’Échecs amoureux et autres niaiseries. Elle place les choses un peu, c’est une histoire toute simple, qui montre bien le genre de gars qu’est Matthieu. Il y a quelques lecteurs qui sont restés un peu indécis en la lisant, à cause de l’âge de la fille. Bof. Chacun ses démons. Moi je voulais juste raconter une histoire ordinaire.

Moi, je suis le gars. Elle, c’est la fille.

Je vous raconte ça, vous savez, ça n’a pas vraiment d’importance. C’est ma petite histoire à moi, ma petite histoire sans conséquence. Je vous raconte ça, vous savez, ça ne veut pas dire grand chose.

Je l’ai rencontrée jeudi passé. C’était une soirée plate. J’étais devant la télé, à regarder une émission de catastrophes, avec des avions qui se rentrent dedans, des missiles qui explosent dans les mains de spécialistes en explosifs, des funambules qui se pètent la gueule sur le béton. Une émission ordinaire. Je grugeais des bretzels, ou des pretzels, je ne sais plus, je ne sais pas de quel côté était le sac. Je buvais une Molson Ex, un peu tiède parce que je la tétais depuis deux heures, un peu flatte pour la même raison. Et j’étais de plus en plus horizontal.

Je n’avais pas encore soupé, je n’avais pas encore faim, je n’avais pas encore de bouffe dans le frigo. Il était sept heures et quart. Et demie, peut-être, mais je ne crois pas, parce que je n’avais pas encore vu le gars se faire bouffer la face par un ours en flammes.

Et le toutou avait envie de pisser depuis une bonne demi-heure Grattait la porte, traînait sa laisse, me jappait par la tête, comme si je comprenais ce qu’il me disait. Moi, je n’avais pas le goût de le promener, parce que c’était l’Halloween, et que des petits morveux déguisés en Darth Vador ou en Michael Jackson qui veulent flatter le toutou parce qu’il est donc cute, ça m’écœure.

Sauf que bon. Quand un chien doit pisser, il doit pisser. Et si possible, pas sur mon tapis. J’ai enlevé ma main de mes pantalons, me suis levé et suis sorti avec le toutou pour un tour du bloc, ou peut-être moins avec un peu de chance. Wouf wouf de joie, branlement de queue, il ne s’imagine pas que dans quelques minutes, il va de nouveau s’emmerder sur le tapis du salon sur lequel il n’a pas le droit de pisser.

Quand j’étais petit, à l’Halloween, il faisait toujours froid. Ma mère me mettait un suit de ski-doo, et je me déguisais en Mexicain, parce que je ne pouvais rien porter d’autre qu’un poncho par-dessus. Ce soir-là, c’était un de ces froids-là. Pas besoin de me déguiser, mais sortir quand même, me les geler pour le meilleur ami de l’homme, moi je dis que c’est l’homme qui est le meilleur ami du chien. Anyway.

Je me retrouve à marcher vite, un pas par carré de trottoir, à tirer le chien qui veut respirer le bon air des poteaux. Sirop de poteau, peut-être.

Moi, je suis le gars. Et c’est ici qu’arrive la fille. Elle arrive en face de moi, sur le trottoir, en face de moi, sur le même côté de la rue, elle arrive en groupe, entourée de ses amies, je ne l’ai pas vue encore, mais elle arrive. Un groupe de filles trop vieilles pour passer l’Halloween, mais qui le font quand même. Déguisées en punkettes, en monstresses pas très convaincantes. Et elle, déguisée en ballerine. En tutu, adolescente toute cute qui passe l’Halloween pour la dernière fois de sa vie, j’ai pensé me tasser de là, changer de côté de rue, même si je n’étais pas à une intersection. Quinze ans, qu’elle avait. Deux fois moins que moi, ça me donne trente-quatre ans. Oui, c’est ça. Vieux perdu de 34 ans, vous penserez bien ce que vous voulez, mais vieux, je sais pas. On s’en reparlera quand vous serez morts.

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Le pitou est un aimant à pitoune. C’est classique. Même dans les annonces de pick-up Dodge ils le disent.

— Ooooooooooooooooh, y’est ben cute….

Ça c’est une punkette qui l’a dit, et je ne suis pas certain du nombre de o. Elle s’est mise à le flatter, arrêtant du coup mon élan vers l’horizon et(ou) le coin de la rue. Je me suis retourné, j’ai souri poliment, ma maman aurait été fière, elle m’a bien élevé. Puis ma ballerine s’est avancée tout doucement, a posé sa main sur le museau du toutou, et s’est mise à le caresser tranquillement. C’était tout serein, tout étrange, comme si le temps ralentissait, un morceau de sable coincé dans le grand sablier, et il faisait moins froid, il me semble. Sans lever les yeux, elle a ouvert la bouche, et le temps s’est arrêté complètement. C’était presque le silence qui sortait de sa bouche, des mots tranquilles, des sons doux, que j’entendais à peine.

— Comment il s’appelle, ton chien ?
— Il s’appelle Edwin.
— Toi, comment tu t’appelles ?

En soufflant ça, elle s’est retournée vers moi, et m’a regardé dans les yeux, longtemps. Profond. C’est le fond de mon crâne qu’elle fixait, paisible. Mes genoux mous, tout à coup. Je ne m’attendais pas à ça, je m’attendais à devoir raconter l’histoire du nom d’Edwin, la toune Alive d’Edwin que j’écoutais tout le temps quand j’ai eu le chien, ce genre de chose, c’est quoi mon nom, déjà ?

— Euh, Matthieu, que j’ai répondu.
— Avec deux t ?
— Oui, comment tu sais ?
— J’aime mieux avec deux t.

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La bière était douce, l’air chaud glissait dans mes poumons tranquillement, les mots roulaient dans mes oreilles avec tendresse. Trois heures, quatre heures, des minutes ou une éternité, la vie était belle dans mon salon ce soir-là, à écouter ma ballerine raconter sa vie, sa courte vie de petite fille de 15 ans. Écrasé dans le sofa, écrasée dans le fauteuil. Les regards, les sourires, les mots, les mots.

Des fois, tout est simple. Pas de question, pas d’analyse. On se parlait comme si on se connaissait depuis des années, sans gêne, sans tremblements, sans bouche pâteuse. Et on avait du fun, rires et rires encore. Et je suis allé lui chercher une troisième bière, et je me suis assis sur le bord du fauteuil, elle s’est approchée un peu, j’ai commencé à lui jouer dans les cheveux, sans me demander si c’était correct, sans rien me demander. Elle me caressait doucement la cuisse.

— Saint-Matthieu, dans la bible, il prend deux t.
— Oui, je sais.

On s’est embrassés, c’était bon, ça goûtait bon. Longtemps, des heures, je crois. Passionnées comme dans les romans Harlequin, sincères comme dans les contes de fées, intenses comme dans la vie. Puis elle m’a pris par la main et m’a entraîné vers mon lit.

Et là, cochonneries. Corps nus, sueur. Voix qui résonnent, mots doux, cris. J’ai léché son dos avec passion, je l’ai mangée jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus.

Et elle m’a sucé. Puis elle m’a embrassé, a souri d’un sourire qu’on n’oublie pas.

— La prochaine fois, tu prendras une douche avant.

Elle s’est collée sur moi et on s’est endormis. Sommeil profond, dormir avec le sourire, la chaleur de sa peau, le paradis si loin des nuages, je ne savais pas que c’était possible. Sommeil profond, dormir avec le sourire, la vie peut être si belle, je vous jure.

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Cette nuit là, j’ai rêvé que ça durerait toujours. Que cette chaleur serait toujours dans mon corps, que sa main dans mes cheveux s’y était réfugiée à jamais. Rare rêve, le lendemain matin j’étais amoureux. Elle aussi, mais vous savez, les rêves, ce ne sont que des rêves. Les toujours, les jamais, l’éternité, c’est du brouillard de rêve, c’est du flou de sommeil.

Nous avons donc vécu l’amour décroissant. En six jours. Le haut, le milieu, et le bas, en six jours. Deux jours de chaque.

Le haut, vendredi et samedi. Le bonheur intense d’aimer et d’être aimé, de découvrir, d’être émerveillé. Vendredi après l’école, elle est venue chez moi. Ballerine sexuelle, sensuelle surtout. Et on a jasé. Devant la télé, sans arrêt, à tout dire ce qu’on n’avait pas à dire, à parler de rien et de nous. Baiser et parler, la vie peut être belle, je vous jure. On était complices, j’étais heureux, elle a un rire magnifique, des mains douces comme le feu.

Le milieu, dimanche et lundi. Le milieu, c’est le bonheur, mais plus tranquille. Les sourires qui volent la place des rires, l’extase qui glisse un peu, c’est la place du plaisir. Le programme est resté le même. Conversations et baise, mon salon comme abri, l’arrogance de la télé en background. Lundi, quand elle est revenue de l’école, j’étais content de la voir. Et elle m’a embrassé, m’a dit que j’étais beau, il restait bien un peu d’amour, elle était encore un peu aveugle.

Le bas, mardi et hier. Mardi soir quand elle a sonné à la porte, ça a sonné bizarre. Un peu faux, un peu terne, je ne sais pas. Quand j’ai ouvert, elle m’a embrassé mais n’a rien dit. On s’est assis devant les nouvelles de 18 h, et on n’a pas parlé beaucoup. Une petite Molson Ex, promenade d’Edwin, on s’est commandé du St-Hubert, c’était bon. Elle m’a traîné dans ma chambre, on s’est déshabillés, on a fait l’amour. C’était bien, mais il manquait cette respiration incontrôlable. Et après, pour la première fois, elle est retournée dormir chez elle, avec l’excuse que ses parents commençaient à se douter de quelque chose.

Hier, elle m’a appelé pendant Piment Fort. Elle était supposée venir directement chez moi, elle m’a appelé à la place.

— Écoute, Matthieu, je pense pas que ça va marcher, nous deux. T’es ben fin, tu baises bien, j’adore ça parler avec toi. Mais t’es trop vedge. Tu veux rien faire, tu veux pas sortir sauf pour ton chien. Ta vie idéale, c’est devant la télé tous les soirs. Moi, faut que je bouge, faut que je fasse des affaires, je veux pas m’écraser dans le sofa tous les soirs. Tu comprends ?

Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Elle avait raison. Ma vie idéale, c’est devant la télé. Tous les soirs. Et elle, sa vie idéale, c’est dehors, avec des activités, du plein air, de l’air tout court.

Et je n’avais vraiment pas envie de me battre.

— OK ma belle, je comprends. Tu m’appelleras…

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Je vous raconte ça, vous savez, ça n’a pas vraiment d’importance. C’est ma petite histoire à moi, ma petite histoire sans conséquence. Je vous raconte ça, vous savez, ça ne veut pas dire grand chose.

Moi, je suis le gars. Elle, c’est la fille. C’est tout.