Chapitre 4
Le jeudi 16 octobre 2003
Canadiens 4, Penguins 1
Ce soir, ma sœur est venue souper chez moi, avec ma blonde. Littéralement avec ma blonde; moi je n’étais pas le bienvenu. C’est quand même moi qui ai fait la bouffe, je suis soumis, je sais; du spaghatte ben simple, c’était pas important. Fallait qu’elles jasent. De n’importe quoi, de tout, de Noël dans deux mois, des enfants qu’elles n’ont pas, du temps qui passe, des cuisses qui grossissent.
— Han qu’elles grossissent mes cuisses, Matthieu ?
— Ben non chérie. T’es ben moins pire que Nath.
Nath c’est ma sœur, que j’aime et qui m’aime, mais pas tant que ça.
Nath c’est ma sœur, et elle s’est rentré dans la tête que nos parents nous ont mal élevés, et que c’est pour ça qu’elle est devenue ce qu’elle est. Et que je suis devenu ce que je suis, l’être insensible et cynique qu’elle pense voir quand elle vient chez nous. Elle n’a aucune idée. Mes parents nous ont très bien élevés, et j’ai très bien tourné, pour un timide pas trop bâti, avec des lunettes, avec des ongles rongés.
Si Nath a mal tourné, de son côté, ça n’a rien à voir avec nos parents, et tout à voir avec ses chums, qu’elle a empilés dans des tiroirs partout chez elle tellement il y en a eu. 4 876, ou quelque chose comme ça, on jurerait qu’elle passe le bottin page par page, en promettant qu’elle est une bonne baise. Et visiblement, ils sont toujours déçus, parce qu’ils la laissent tous. Elle parle trop, Nath, j’en suis sûr. Elle parle même dans son sommeil.
— Des chaises, faut des chaises pliantes.
Elle dit n’importe quoi dans son sommeil. Je crois que ça les effraie, les gars du bottin. Et c’est pour ça qu’elle est toujours seule. Seule dans le vie, pas dans son lit. Mais c’est la vie qui compte, pas le lit. Pauvre sœur. Ça n’a rien à voir avec nos parents, et tout à voir avec son besoin de se frotter à de la testostérone imbécile, pour ensuite pleurer parce que la testostérone est partie sans laisser son numéro d’adn.
— Il avait l’air de tripper deux heures plus tôt, pis là il est parti sans rien dire, pendant que je dormais.
— Qu’est-ce que tu lui as dit dans ton sommeil ?
— Je sais pas, je dormais.
— T’sais la sœur, p’t’être que tu devrais être plus sélective…
— Ben là... C’est-tu de ma faute si j’ai une grosse libido ?
— Qu’est-ce que je vais faire de toi ?
— Y’aurait pas un de tes amis que tu pourrais me présenter ?
— J’vais y penser…
J’ai fait semblant d’y penser quelques secondes, et puis non. Je veux pas qu’un de mes amis se sente mal parce qu’il a dompé ma sœur.
— T’es trop bonne pour eux, Nath, tu le sais bien.
• • •
Nath c’est ma sœur, et elle déteste le hockey. Ça date de toujours. Ça date du temps où mon père la forçait à écouter la soirée du hockey quand elle avait cinq ans. Du temps où ma mère la traînait à l’aréna pour que toute la famille vienne me voir jouer. Du temps où mon père montait le son de la télé au maximum pour entendre les jokes plates de Claude Quenneville. De la fois où ma mère l’avait poussée à demander un autographe à Brian Skrudland pendant la parade de 86. Ça date de toujours. Du temps où elle était sortie avec un joueur du junior majeur. Et un autre. Et un autre encore.
• • •
Ce soir, j’ai été bon pour ma p’tite sœur. J’ai regardé le hockey sans son, en prenant le moins de place possible. J’ai mis de la musique, pour l’ambiance, pour qu’elle puisse jaser en paix avec Julie, pour qu’elle puisse s’attrister en suivant la mélodie. Coldplay, Tom Waits, Nick Cave. Le cœur à zéro, les larmes sur le coin de l’œil, le désespoir en quelques notes. Ça lui fait du bien, elle est dramatique, ma sœur. Ça lui fait du bien, elle m’a remercié en partant de chez nous.
— Merci Matthieu. T’es fin.
— C’est normal. Je t’aime, t’sais, la sœur.
— Y’ont-tu gagné ?
— Tu t’en fous.
— Oui, mais pas toi.
— Oui, y’ont gagné.
— Ça doit sentir la coupe.
— Oui.
