Chapitre 1

Et voici comment débute Ça sent la coupe.

Le jeudi 9 octobre 2003
Canadiens 2, Sénateurs 5

Dans mon trois et demi, j’ai une télé 51 pouces. 51 pouces de bonheur, de couleur, de lueur. Lueur bleue du dimanche matin, 4 h 30, quand je me réveille tout croche sur le sofa parce que je me suis endormi en écoutant la fin d’un match Calgary-Phoenix à CBC. Lueur bleue du ciel qui se pointe au loin, à travers la fenêtre givrée de la salle de bain, que je vois en partie du sofa.

Une télé 51 pouces. Assez pour tout voir, le point noir sur la joue de Jean Pagé, les rides de Madonna, le regard niais de George W. Assez pour voir les 4 353 spectateurs qui huent Patrice Brisebois, assez pour voir la puck grosse comme un pneu de pick-up, assez pour voir le sourire de Claude Julien. Le sourire de Claude Julien ? Quand ça ?

Je ne sais pas, la saison commence ce soir.

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Écran plat, émissions plates. Matchs plates ? Peut-être, on verra. Vie plate ? Non, pas du tout. Sauf quand j’ai du ménage à faire, mais dans un trois et demi, c’est pas trop long. Et la plupart du temps, c’est Julie qui s’en occupe.

— Matthieu, il serait temps que tu fasses la vaisselle.
— Oui, je sais. Je vais la faire au premier entracte.
— Promis ?
— Promis.

C’est à ça que ça sert, les entractes. La vaisselle, la bouffe, le lavage, embrasser ta blonde. Les petits détails de la vie qu’on met de côté quand la rondelle tombe au centre de la glace. Puck drop, comme ils disent à CBC.

— Mike était pas supposé venir voir la game avec toi ce soir ?
— Oui, il était supposé.
— Il vient pas, finalement ?
— J’sais pas, il est supposé venir. Il va arriver à m’ment donné.
— T’aimerais ça qu’il arrive avant le premier entracte, han ?
— Oui.

Mike, c’est mon ami depuis toujours. Quand on était petits, on allait voir des matchs ensemble à l’ancien Forum, dans le temps où il y avait des places debout. Debout pendant trois heures, à crier, à rire, à regarder les vrais, les Mike McPhee, les Larry Robinson, les Mats Naslund.

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Le premier match de la saison, on le regarde toujours ensemble, Mike et moi. C’est une tradition. Pas une année qu’on a raté ce rendez-vous.

Sauf celle-ci.

La tradition ne continue pas, faut croire. Pas de Mike, pas de réponse quand je l’ai appelé, pas d’apparition surprise dans mon salon, pas d’ami de toujours devant mon écran 51 pouces. Un premier match de la saison tout seul. Avec Julie, mais tout seul, sans Mike.

J’ai été pogné pour faire la vaisselle au premier entracte. Et plier le linge au deuxième.

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Il est bizarre, Mike, de ce temps-ci. Fragile, je crois, perdu aussi un peu. Ces derniers jours, on ne s’est pas parlés beaucoup, mais je ne me serais jamais douté qu’il manquerait notre rendez-vous annuel. Il n’y a pas de bonne raison pour rater ça. Il le sait. C’est un peu vide chez moi, le soir du premier match de la saison, quand l’ami de toujours ne se pointe pas, quand la tradition se détraditionne, c’est un peu vide chez moi. L’impression que cette année ne sera pas comme les autres, l’impression que les choses changent, glissent. C’est décevant, Mike, que tu ne sois pas venu. C’est pas ton genre, et c’est décevant. J’ai le goût de te huer un peu. Comme Patrice Brisebois.

Booooooouh.

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Écran de télé géant pour regarder la saison. Écran d’ordinateur minuscule pour raconter la saison. Ma saison, celle de Mike, celle des chums. Et celle de Claude, celle de Saku et des autres. Des petits mots pour des gros joueurs. Gros physiquement, le cœur on verra plus tard.

Et là, c’est mal parti. Une dégelée de 5-2 contre Ottawa. Il va déjà falloir les regeler.