13 _ La nuit

18 septembre 2008

Et quand l’histoire se répète, on pleure toujours autant. Comme si on avait oublié, pourtant l’oubli semble inhumain. Comme si c’était la première fois que ça arrivait, pourtant l’image de la dernière fois est trop précise dans nos paupières. Les sourires affligés, les accolades maladroites, les poignées de main transpirantes, rien ne suture les ouvertures cruellement sanglantes qui ornent notre chair. Et quand l’histoire se répète, on sursaute, on s’effondre, on souffre comme si c’était inhumain, plus inhumain que toutes les autres fois. Il y a bien quelques braises humaines, mais de nos larmes on les éteint trop rapidement pour en sentir la chaleur, trop froidement pour en saisir l’importance. Ça n’arrive pas qu’aux autres, on l’oublie trop souvent. Ça n’arrive qu’à nous, on dirait tout le temps. Et on a hâte à la nuit, à l’obscurité, que tout se fonde à tout, que les lacérations deviennent invisibles, que la douleur et les sons rejoignent le vide silencieux. Alors, les pleurs peuvent exploser, vivre seuls en pulsions musculaires, mourir en sanglots chaque seconde de chaque minute. Et quand l’histoire se répète, on se rappelle que parfois, il n’y a pas d’autre façon de respirer qu’en pleurant, la nuit, en silence.

14 _ Orthodontie

16 septembre 2008

Qu’est-ce que je fais ici? Je ne suis pas orthodontiste, pourtant. Je vends des voitures. Et encore, pas tant que ça; Gilles en vend beaucoup plus que moi. Je travaille à Dollard-des-Ormeaux. J’ai vendu un sedan, hier, à un homme qui posait beaucoup de questions. Alors qu’est-ce que je fais ici, dans un congrès d’orthodontistes? Je ne me souviens de rien. Je me suis endormi à côté de ma femme, hier soir, et je me réveille ici, dans cette grande salle, un micro dans la main, une centaine de visages tournés vers moi. Ils attendent que je dise quelque chose, des paroles d’orthodontie, des mots de dents croches. Et moi, tout ce que je sais dire, c’est «cherchez-vous un modèle en particulier?» et «pensez-vous louer ou acheter?». Je porte le micro à ma bouche. Les orthodontistes tendent l’oreille. Il faut que ce soit un cauchemar. Je veux me réveiller. Si je crie le plus fort que je peux, je vais me réveiller, me dis-je. Alors je crie, dans le micro, le plus fort que je peux. Aaaaaaaaaaaaaaaaaaah. Les orthodontistes font un saut. Quelques secondes plus tard, des gardes de sécurité entrent dans la salle. Merde. Ce n’est pas un rêve.

15 _ Tout le monde

16 septembre 2008

J’ai déjà vu tout le monde. Dans la rue, sur le trottoir, au comptoir d’un Second Cup, sur une chaise de restaurant, sur un stage de danseuses, au salon du livre, dans un party privé, partout. J’ai vu tout le monde qu’il y a à Montréal. Je marchais ce matin sur l’avenue des Pins, et chaque personne que je croisais, je l’avais déjà vue quelque part. J’ai une mémoire fantastique pour les visages. Et une mémoire atroce pour les identités. Je vous ai tous vu un jour, et si je vous voyais aujourd’hui, je saurais que je vous ai déjà vu. Mais je n’aurais pas la moindre idée de qui vous êtes. C’est comme ça. Et c’est assez frustrant, parce qu’il y a des gens, dans la vie, qu’on est supposé reconnaître. Des gens importants, des gens qui comptent, ou ont compté. Et moi je fais comme si je ne les avais jamais vus, parce que c’est trop compliqué de leur dire je t’ai déjà vu mais je te reconnais pas. Surtout si c’est mon frère, par exemple. C’est pour ça que, day in day out, je détourne le regard. Parce que vous et moi, on s’est malheureusement déjà croisés.

16 _ Réflexions mélangées

14 septembre 2008

Il y a dans la nature humaine quelque chose de splendidement surnaturel. L’être humain est un cave aux éclairs de génie, un moron fantastique. Capable, un jour dans le vide du calendrier, d’inventer des machines à voler, de l’art à pleurer, des principes à écarquiller. Et capable, tout le reste du calendrier, de s’éteindre le cerveau, d’insulter celui d’à côté, d’élire son semblable (pour se prouver que lui aussi, il pourrait être chef d’État). Je me demande si, dans les autres espèces, il y a aussi une masse d’âmes vides et d’esprits bofs, et seulement quelques génies. S’ils ont aussi l’être d’exception, l’être très loin des plus normaux.

On est tous sur le rivage et, dans une barque sur un lac, il y a un génie. On le regarde de loin, et au lieu de construire nos propres barques pour le rejoindre, on préfère qu’il s’éloigne davantage. On est bien sur le rivage, parmi nous tous. Il nous fait peur, l’exceptionnel. C’est un freak. Puis un jour, c’est lui qui s’approche de nous avec un outil, une idée, une invention. Et si on trouve ça fantastique, on se l’approprie, fiers de dire que c’est nous, l’être humain, qui l’avons créé.

17 _ Essence

13 septembre 2008

Pendant que d’autres magasinaient leur essence de coin de rue en coin de rue, à la recherche de la station-service qui offrait le litre un demi-sous de moins que les autres, Georges s’empressa de stationner sa voiture à la pompe la plus proche. Celle qui offrait le litre de super-top-sans-plomb-mais-plein-d’additifs à 35 sous de plus que la pompe à côté. Pas que Georges soit plus riche que d’autres. Seulement, il se disait que tant qu’à payer cher, autant payer encore plus cher, et se sentir obligé d’en profiter pleinement. Pas question, pour Georges, de rouler sans s’en rendre compte, par obligation, les yeux endormis et le cerveau enfumé. Ça, ça serait dépenser inutilement. Alors que Georges twistait son bouchon jusqu’à trois clics, il s’imagina la meilleure route à prendre. Celle avec le moins de voitures, le plus de courbes. 74,07$, disait l’écran orange de la pompe bleue. À ce prix-là, Georges n’avait pas le choix. Il fallait conduire comme un malade, s’amuser comme un enfant, imaginer sa voiture en manège, son reçu de pompe en billet de la Ronde. Georges enfila ses gants, démarra le moteur, et conduisit comme un câlisse de malade pendant des heures, le sourire aux lèvres.

18 _ Jasette

12 septembre 2008

— Il fait froid, tu trouves pas?
— Ça dépend.
— Comment ça, ça dépend? Ça peut pas dépendre. Soit il fait froid, soit il fait pas froid. Non?
— J’ai pas froid.
— Penses-tu qu’il va neiger tôt, cette année? Moi je pense qu’il va neiger tôt. Début novembre. Peut-être même avant. Pas de la vraie neige, là, mais de la neige quand même. De la neige comme… Tu sais quand ça te pince le visage, mais que ça tombe pas blanc? Cette neige-là. On va avoir ça en novembre, je pense.
— ...
— Je me souviens plus si mes bottes sont encore bonnes. Je vais vérifier.
— ...
— Mais pas tout de suite, j’ai encore le temps. En plus, la neige qui pince, elle reste pas. On a pas besoin de bottes quand il neige pas blanc. Tu trouves pas?
— Je sais pas.
— Un parapluie, par contre, ça aide. Ça pince moins. Il faut que tu le tiennes penché, par exemple, parce que cette neige-là, elle tombe pas vraiment. Elle tombe horizontale, à cause du vent. Pis en plus, quand il vente, ça arrive que ton parapluie se revire à l’envers. T’as l’air fou quand ça arrive.
— Pis t’as peur d’avoir l’air folle?
— Ça dépend.

19 _ Hiver

11 septembre 2008

C’était un vendredi. L’air était transparent, la neige faisait des bruits de chips sous les semelles et le bout de mes doigts était bleu noir mort laid. La veille, j’avais bu une bouteille de Fanta au raisin qui m’était restée juste ici, barrage de bulles qui admirent l’arrière de mon sternum. Puis tu m’avais appelé, désemparée, du vent dans la voix et des larmes sous les mots. J’avais tenté de te rassurer, mais tu n’avais pas besoin de ma douceur. Tu voulais que je me déplace, que je t’aide en vrai, en personne, les yeux qui se touchent. On ne s’était pas vus depuis deux ans, pas parlé depuis autant. «Viendrais-tu me booster?», tu as demandé, et j’ai accouru, évidemment. Je n’ai pas réfléchi, même pas pris mon manteau, j’ai sauté dans l’auto et j’ai conduit vite. Je n’espérais rien, tu sais, mais la boule dans ma gorge au raisin devenait plus grosse. Quand je suis arrivé tu pleurais, et j’ai sorti les câbles. Rien à faire. En t-shirt dans le froid, j’ai essayé pendant des heures parce que c’était toi.

J’aurais quand même aimé que tu m’accompagnes à l’hôpital quand ils ont décidé de m’amputer le bout des doigts.

200 mots par jour pendant 20 jours

10 septembre 2008

C’est impossible, que je me dis. Je n’y arriverai pas. C’est trop de mots, trop souvent. Pourtant, je l’annonce maintenant, comme si c’était une certitude. 200 mots par jour pendant 20 jours. Exactement 200, ça c’est un jeu. Exactement 20 jours, ça c’est l’impossible que je vais rendre possible (ou pas). Mais pourquoi? Parce que j’ai envie de me tordre les doigts plus que d’habitude. Parce que ça kickstartera ma journée de travail, ça me réveillera l’écrit et l’esprit pour quelques heures de vrai travail hautement nécessaire, vaguement obligatoire. Parce que peut-être que deux ou trois bonnes idées naîtront de ça, grandiront tranquillement, deviendront quelque chose de plus gros, ou de plus petit, ou de moins vague ou de plus beau. Mais bon, c’est un démarreur, pas un moteur. Ce que vous lirez ici, ce n’est rien. Comme d’habitude. Que du jeu, des essais, des ploufs qui éclaboussent rarement, des ramassis de lettres qui massent le cerveau. Des jokes, des drames, des dialogues, des scènes, des opinions mal étoffées, pas étoffées. Et du chialage, évidemment, parce que les blogues me tannent plus que jamais, les blogueurs encore davantage, le mien en particulier, moi encore davantage. Allons-y, donc. Voici 200 mots.

426?

13 août 2008

Je me suis levé pour aller aux toilettes, et je me suis dit, dans ma tête, «426», comme si c’était quelque chose que je devais retenir pour quand je reviendrais des toilettes. Sur le chemin des toilettes, je me suis répété 426 une vingtaine de fois à voix basse, sans vraiment y réfléchir. Dans la salle de bain, je me suis demandé ça voulait dire quoi. Aucune idée.

De retour à mon bureau, je n’ai trouvé aucune référence, aucun signe, aucune mention de 426.

Je suis perdu. Je ne comprends rien.

Pourquoi? Où? Qui?

Aucune idée.

Combien?

426.

Rire et mal de cœur

5 août 2008

Des jokes sur Tim McLean. Malheureusement drôles, les jokes. Brillantes, subtiles, des qui font rire vraiment très fort, mais avec toute la douleur de la honte. Terriblement déplacées, et pourtant, j’ai ri, en sachant que je ne devais pas. Une chance que j’étais tout seul.

Si les gens qui postent dans /b/, sur 4chan, sont le «scum of the earth», comme on les qualifie souvent, je n’en suis pas très loin. Ils ont leur langage, leur fausse apathie, leur humour tordu. Ils perdent leur temps ensemble, sans se connaître. Ils rient de tout, de tous surtout. Rien ne les dégoûte, pas la moindre nausée, pas la moindre retenue. Aucun échange ne peut aller trop loin, aucun sujet ne peut les rendre mal à l’aise. Ils sont vulgaires, ils sont sans pitié, ils sont froidement assassins. Et pourtant, quand on prend le temps de fouiller un peu, de lire plus longtemps, de s’acclimater à leur univers, on se rend compte qu’ils sont loin d’être des caves insensibles. Ils sont pervers, mais brillants, tordus, mais subtils. Ce ne sont pas des enfants, pas des épais, comme plusieurs semblent penser. Je les aime bien.

Hier, ils ont débarqué sur la page Facebook à la mémoire de Tim McLean, et l’un d’eux a fait la joke la plus déchirante que j’ai lue de ma vie. Une blague tellement drôle que je me suis étouffé en la voyant, mais tellement inappropriée que mon propre rire m’a donné envie de vomir. J’ai honte de l’avoir trouvée bonne, tellement que je ne la répéterai pas ici.

Et c’est pour ça que je les aime. Parce que des fois, ça fait du bien d’être repoussé loin loin creux, de l’autre côté de ses propres limites. Des fois, ça fait du bien de perdre l’équilibre.

Soupir

21 juillet 2008

C’est con, des fois ça me dérange pas trop, mais ce matin, à 5 h 40, ça m’irrite grrrrment.

Le 6371, rue Drolet

1 juillet 2008

La nuit dernière, à 4h47, j’ai fermé pour la dernière fois la porte de l’appartement que j’ai habité pendant huit ans. Là où tout est arrivé. Là où j’ai écrit tous mes livres, les pieds sales traînant sur le mur derrière mon bureau. Là où j’ai passé des nuits blanches à stresser à cause de l’entevue du lendemain. Là où j’ai parlé pendant des milliers d’heures au téléphone, des millers d’heures à l’ordinateur, des milliers d’heures les yeux dans les yeux. Là où j’ai cuisiné quatre fois. Là où j’ai eu trop chaud, trop froid. Là où j’ai grandi, tellement grandi, là où je suis devenu quelqu’un, quelqu’un à l’intérieur. Là où tout est arrivé.

Il y a huit ans, j’étais :

• Un jeune homme perdu
• En train de commencer une carrière en publicité, avec la certitude que c’était ma vocation
• Mal dans ma peau
• Incapable de résoudre un cube Rubik
• Un parmi des milliers à avoir l’intention d’écrire, un jour, un roman
• Effrayé à l’idée de regarder quelqu’un dans les yeux
• Un enfant
• Habité par la peur de me planter
• Pas conscient de la chance qui m’entoure depuis toujours

Ces huit ans m’ont fait du bien.

Merci, 6371, rue Drolet.

De la fraîcheur des poissons

14 mai 2008

Et le poisson puait dans tout l’appartement, en vagues, en marées, et je me noyais dans l’odeur, et je toussais, et je hurlais que mes poumons étaient en train de fondre. Le poissonnier, lui-même plutôt puant, m’avait pourtant vanté la fraîcheur de l’animal, qui avait apparemment expiré sa dernière gorgée d’eau salée quelque deux heures plus tôt. Frais frais frais, avait-il dit. Et moi je l’avais cru, ne connaissant pas le domaine du poisson plus que les poissons ne connaissent le domaine du moi. S’il est mort il y a deux heures, il est frais. Sur le coup, ça m’avait semblé logique.

Mais alors que mes voies respiratoires saignaient, qu’une épaisse fumée se dégageait de l’intérieur de mon nez et que mes yeux s’aveuglaient, je n’étais plus sûr. La mort des poissons pour déterminer leur fraîcheur, tout ça me semblait bien louche.

Après tout, je connaissais plein de gens qui n’étaient plus frais depuis longtemps, et qui étaient encore en vie.

Mon poisson, avant de mourir, avait dû être un vieux chiâleux fatigant.

La drôle de mécanique du dedans de ma tête

13 mai 2008

Ça me fait penser au film Cube. Le genre de trucs que j’aime beaucoup. Étouffant un peu, claustrophopacraindrelesespacesclos. Mais ça n’a rien à voir avec ce dont je voulais parler.

Je voulais parler de Rubik. L’objet avec les couleurs, qui me frustrait tant quand j’étais petit. Les maux de tête que j’ai eus, à cause de ce casse-celle-ci. M’en suis acheté un il y a quelques jours, pour le vaincre. L’ai vaincu. Grrr. Maintenant, suis geekement obsédé par la rapidité de résolution. Suis tombé sous la barre des 4 minutes aujourd’hui. Demain, sevrage.

Bleu-orange-jaune. Avec un petit peu de noir, mais ça c’est les corps flottants dans mon œil droit.

Je vais manger un fudge, tiens.

Pas fou

30 avril 2008

— Je jouais au ballon-balai depuis 17 ans, mais là j’ai pris ma retraite…
— Pourquoi? Ils ont arrêté de fabriquer de l’équipement?