Ce matin, alors qu’il faisait cui cui dans le bec des oiseaux et que le voisin d’en face semblait torturer des poteaux de fer forgé à grands coups de sableuse, je me suis levé avec l’espoir de passer une belle journée sans rebondissements, tranquille immobile dans le confort du confort de mon salon et de son sofa. J’étais dans le champ (et pourtant, ce n’est pas un si grand salon). À peine avais-je toasté mon pain tranché moelleux plein de grains de toutes sortes que la sonnette dignedognait du haut de son dessus de cadre de porte. Non sans m’habiller, je suis allé ouvrir. C’était une crapule qui voulait me vendre une carte de membre d’un parti politique pro-ornithologie, et qui voulait, je crois, me hululer son programme électoral. J’ai gentiment décliné son offre, mais je lui ai acheté une tablette de chocolat fondu, pour l’encourager si jamais il veut entrer dans les scouts ou dans l’équipe de balle du fils de l’autre gars qui a sonné sur la sonnette quelques minutes plus tard. C’était la journée internationale du porte-à-porte, je crois. Ils ont été trois, en une heure, à se partager les microbes de bouts de doigts sur le bouton lumineux de la dignedogneuse. Le troisième, c’était un vieux bonhomme qui vendait des systèmes de thermopompe, et comme je commençais à être moi-même assez thermopompé, il a vite compris et a tourné l’étalon (du porte-à-porte en cheval, qu’il faisait) pour me laisser déjeuner en paix, si tu le permets, déjeuner en paix. Pour célébrer cette belle journée commencée avec autant de début, j’ai décidé d’aller faire un tour de voiture, histoire de contribuer à l’effet de serre. C’est pas vrai que je ne participerai pas à un aussi beau projet, que je me suis dit. Petit problème : j’ai une vilaine tendance à ne pas regarder quand je traverse la rue, ni à droite, ni à gauche, et tant qu’à ça pas en arrière non plus. J’y vais au son, le son vroum de gauche à droite c’est une voiture qui va de gauche à droite, et l’inverse c’est l’inverse. Ça me suffit, comme avertissement. Ce matin il fallait que je traverse pour me rendre à mon auto à moi, qui était stationnée habilement entre deux autres autos, de l’autre côté de la rue sur laquelle j’habite, près d’une rue transversale, où je n’habite pas, mais que je dois nommer quand je commande du poulet, de la pizza ou du chinois. Je n’ai donc pas regardé avant de traverser, et bang, ce qui devait arriver arriva : bang. On m’a roulé sur le pied. Comme ça, sans me demander ma permission. Écrapoutillé mon pied gauche, avec un pneu de voiture juste assez gonflé, et ensuite c’est mon pied qui s’est mis à gonfler. L’avantage, c’est que ça me donnait une destination pour mon tour d’auto. C’est joli l’hôpital, c’est plein de couleurs toutes plus incolores les unes que les autres. J’y ai découvert qu’un pied, ce n’est pas un organe primordial dans le métabolisme humain. Le nombre de personnes qui m’ont dépassé sous prétexte que eux, c’était urgent, si vous saviez. Avoir su j’aurais demandé à l’automobiliste de me rouler sur le thorax, à la place. J’ai donc passé quatre ou mille heures à attendre à l’urgence, jusqu’à ce que mon pied prenne toute la place dans la salle d’attente et que plus personne ne puisse entrer, alors là ils ont décidé de me soigner. Mon pied va mieux. Je suis rentré chez moi pour convalescer en paix, et c’est ce que je fais depuis. Et là je vais me coucher.