Archive du mois de septembre 2008

09 _ Copie

Mercredi 24 septembre 2008

Il filait mignon. Sourire coquin, barbe de quelques heures, et cette chemise qui avait déjà attiré le regard de deux délicieuses jeunes filles. Depuis l’incident du restaurant indien, deux ans plus tôt, il ne s’était jamais senti aussi séduisant qu’aujourd’hui. Même les enfants qui jouaient dans la flaque d’eau, lui sembla-t-il, avaient cessé de bouger pour mieux l’admirer. Et la dame qui marchait au son de ses propres talons, un parapluie à la main, avait réduit la cadence en passant près de lui. Il sentait bon. Il sentait beau. Mathilde allait être renversée, elle qui revenait à peine d’un voyage éprouvant en Asie, elle qui, lui avait-elle écrit, s’ennuyait profondément de lui. Elle retrouverait un jeune homme transformé, un jeune homme que la solitude des dernières semaines avait modelé en un demi-dieu aussi tendre que vibro-masseur. Il transpirait la confiance, à un point tel que l’hôtesse du café eut droit à un clin d’œil de sa part. Puis à un autre. Il tira une chaise sur le trottoir, y prit place. Le sourire aux lèvres, il attendit sa douce.

Quand Mathilde arriva enfin, avec une bonne demi-heure de retard, elle le regarda à peine. Une larme coulait sur sa joue.

10 _ Nicolas B.

Dimanche 21 septembre 2008

Ça a commencé un dimanche, évidemment. C’était le soir de ma troisième participation au cabaret des Auteurs du dimanche, il y a quelques années, quand c’était à l’Intrus. Mon premier livre venait de sortir, tu l’avais lu. Grand blond de même pas 18 ans, timide à mort, tu m’avais dit que tu aimais ce que je faisais. Ça m’avait touché. Le dimanche suivant, on s’était salués. Tu étais trop poli, trop bien élevé pour être de ta génération. Puis il y a la fois où, sans savoir que c’était toi, je t’avais écrit pour te féliciter d’un texte sur ton blogue, dans lequel tu vidais tes tripes. Je m’étais senti épais quand tu m’avais dévoilé ton identité. Puis il y a la fois du show à Juste pour rire, quand tu ne voulais tellement pas me déranger que tu n’as jamais osé venir me parler. La fois où tu m’as demandé d’être interviewé pour le travail d’école de ton amie. La fois où je t’ai dessiné un bonhomme-allumettes, au lancement de Llouis. Les quelques fois où on a jasé sur MSN.

Et il y a la fois où ta mère m’a écrit pour m’annoncer ton décès. Crisse de cancer.

11 _ Stéphane Mallarmé

Samedi 20 septembre 2008

En secondaire 5, j’ai fait un exposé sur Mallarmé. Je m’en souviens très bien. Je m’étais assis sur le bord de la fenêtre, dans la classe. Je voulais être différent des autres, qui récitaient leur blabla debout en avant, sans artifice. J’avais apporté ma machine à jouer des cassettes. J’avais mis une toune de Corrosion of Conformity, Eye for an Eye. C’était une copie, alors le son n’était pas très bon; ça m’avait déçu. J’aurais aimé que ça emplisse la classe, mais même au maximum, le volume en arrachait. Mon ami Paul, pas trop loin de moi, me regardait avec envie. Je pense qu’il aurait aimé avoir le guts de faire ça comme ça, lui aussi. Un spectacle. J’avais récité un extrait d’un poème, appris par cœur, et j’y avais mis plein d’intensité, appuyé par le chant crasse de Eric Eycke. Je m’étais préparé devant le miroir, la veille. Le prof, Monsieur Vadeboncœur, avait l’air perplexe; il était du genre à sourire tout le temps, sans qu’on sache s’il était amusé pour vrai. Je me souviens de tout ça. L’expérience. La réaction des autres élèves. La figure du prof.

Mais je ne me souviens de rien au sujet de Mallarmé.

12 _ Japonais

Vendredi 19 septembre 2008

Un jeu. Parce qu’on aime ça, les jeux. (Ce n’est pas mon idée du tout, j’ai pris ça sur 4chan cette nuit, alors que j’étais supposé travailler.) Il s’agit d’aller sur la page de traduction de Google, d’écrire quelque chose en français, de le faire traduire en japonais, puis de faire traduire le résultat à nouveau en français. C’est très très drôle. Enfin, pas tant que ça.

«J’ai passé la nuit à faire semblant d’écrire» est devenu «Ma carrière est possible de prétendre à écrire». Ce qui n’est pas faux.

«Y fait frette pis c’est même pas encore l’automne» est devenu «Y anneau n’est pas une mauvaise chute». Pas fou.

«Tu iras pas chier loin avec ça» est devenu «Vous devez maintenant s’il vous plaît chier». Plus poli, mais moins gentil.

«Passe-moi la puck pis je vais en compter des buts» est devenu «Est-ce que je veux regrouper quelques objectifs». Euh. Je le chante dans ma tête, et je suis pas certain que ça marche autant.

Et enfin, «Les hosties d’artistes ne devraient pas se plaindre le ventre plein» est devenu «N’ont pas de ventre est plein de plaquettes artistes». Ici, les deux propositions sont aussi absurdes l’une que l’autre.

13 _ La nuit

Jeudi 18 septembre 2008

Et quand l’histoire se répète, on pleure toujours autant. Comme si on avait oublié, pourtant l’oubli semble inhumain. Comme si c’était la première fois que ça arrivait, pourtant l’image de la dernière fois est trop précise dans nos paupières. Les sourires affligés, les accolades maladroites, les poignées de main transpirantes, rien ne suture les ouvertures cruellement sanglantes qui ornent notre chair. Et quand l’histoire se répète, on sursaute, on s’effondre, on souffre comme si c’était inhumain, plus inhumain que toutes les autres fois. Il y a bien quelques braises humaines, mais de nos larmes on les éteint trop rapidement pour en sentir la chaleur, trop froidement pour en saisir l’importance. Ça n’arrive pas qu’aux autres, on l’oublie trop souvent. Ça n’arrive qu’à nous, on dirait tout le temps. Et on a hâte à la nuit, à l’obscurité, que tout se fonde à tout, que les lacérations deviennent invisibles, que la douleur et les sons rejoignent le vide silencieux. Alors, les pleurs peuvent exploser, vivre seuls en pulsions musculaires, mourir en sanglots chaque seconde de chaque minute. Et quand l’histoire se répète, on se rappelle que parfois, il n’y a pas d’autre façon de respirer qu’en pleurant, la nuit, en silence.

14 _ Orthodontie

Mardi 16 septembre 2008

Qu’est-ce que je fais ici? Je ne suis pas orthodontiste, pourtant. Je vends des voitures. Et encore, pas tant que ça; Gilles en vend beaucoup plus que moi. Je travaille à Dollard-des-Ormeaux. J’ai vendu un sedan, hier, à un homme qui posait beaucoup de questions. Alors qu’est-ce que je fais ici, dans un congrès d’orthodontistes? Je ne me souviens de rien. Je me suis endormi à côté de ma femme, hier soir, et je me réveille ici, dans cette grande salle, un micro dans la main, une centaine de visages tournés vers moi. Ils attendent que je dise quelque chose, des paroles d’orthodontie, des mots de dents croches. Et moi, tout ce que je sais dire, c’est «cherchez-vous un modèle en particulier?» et «pensez-vous louer ou acheter?». Je porte le micro à ma bouche. Les orthodontistes tendent l’oreille. Il faut que ce soit un cauchemar. Je veux me réveiller. Si je crie le plus fort que je peux, je vais me réveiller, me dis-je. Alors je crie, dans le micro, le plus fort que je peux. Aaaaaaaaaaaaaaaaaaah. Les orthodontistes font un saut. Quelques secondes plus tard, des gardes de sécurité entrent dans la salle. Merde. Ce n’est pas un rêve.

15 _ Tout le monde

Mardi 16 septembre 2008

J’ai déjà vu tout le monde. Dans la rue, sur le trottoir, au comptoir d’un Second Cup, sur une chaise de restaurant, sur un stage de danseuses, au salon du livre, dans un party privé, partout. J’ai vu tout le monde qu’il y a à Montréal. Je marchais ce matin sur l’avenue des Pins, et chaque personne que je croisais, je l’avais déjà vue quelque part. J’ai une mémoire fantastique pour les visages. Et une mémoire atroce pour les identités. Je vous ai tous vu un jour, et si je vous voyais aujourd’hui, je saurais que je vous ai déjà vu. Mais je n’aurais pas la moindre idée de qui vous êtes. C’est comme ça. Et c’est assez frustrant, parce qu’il y a des gens, dans la vie, qu’on est supposé reconnaître. Des gens importants, des gens qui comptent, ou ont compté. Et moi je fais comme si je ne les avais jamais vus, parce que c’est trop compliqué de leur dire je t’ai déjà vu mais je te reconnais pas. Surtout si c’est mon frère, par exemple. C’est pour ça que, day in day out, je détourne le regard. Parce que vous et moi, on s’est malheureusement déjà croisés.

16 _ Réflexions mélangées

Dimanche 14 septembre 2008

Il y a dans la nature humaine quelque chose de splendidement surnaturel. L’être humain est un cave aux éclairs de génie, un moron fantastique. Capable, un jour dans le vide du calendrier, d’inventer des machines à voler, de l’art à pleurer, des principes à écarquiller. Et capable, tout le reste du calendrier, de s’éteindre le cerveau, d’insulter celui d’à côté, d’élire son semblable (pour se prouver que lui aussi, il pourrait être chef d’État). Je me demande si, dans les autres espèces, il y a aussi une masse d’âmes vides et d’esprits bofs, et seulement quelques génies. S’ils ont aussi l’être d’exception, l’être très loin des plus normaux.

On est tous sur le rivage et, dans une barque sur un lac, il y a un génie. On le regarde de loin, et au lieu de construire nos propres barques pour le rejoindre, on préfère qu’il s’éloigne davantage. On est bien sur le rivage, parmi nous tous. Il nous fait peur, l’exceptionnel. C’est un freak. Puis un jour, c’est lui qui s’approche de nous avec un outil, une idée, une invention. Et si on trouve ça fantastique, on se l’approprie, fiers de dire que c’est nous, l’être humain, qui l’avons créé.

17 _ Essence

Samedi 13 septembre 2008

Pendant que d’autres magasinaient leur essence de coin de rue en coin de rue, à la recherche de la station-service qui offrait le litre un demi-sous de moins que les autres, Georges s’empressa de stationner sa voiture à la pompe la plus proche. Celle qui offrait le litre de super-top-sans-plomb-mais-plein-d’additifs à 35 sous de plus que la pompe à côté. Pas que Georges soit plus riche que d’autres. Seulement, il se disait que tant qu’à payer cher, autant payer encore plus cher, et se sentir obligé d’en profiter pleinement. Pas question, pour Georges, de rouler sans s’en rendre compte, par obligation, les yeux endormis et le cerveau enfumé. Ça, ça serait dépenser inutilement. Alors que Georges twistait son bouchon jusqu’à trois clics, il s’imagina la meilleure route à prendre. Celle avec le moins de voitures, le plus de courbes. 74,07$, disait l’écran orange de la pompe bleue. À ce prix-là, Georges n’avait pas le choix. Il fallait conduire comme un malade, s’amuser comme un enfant, imaginer sa voiture en manège, son reçu de pompe en billet de la Ronde. Georges enfila ses gants, démarra le moteur, et conduisit comme un câlisse de malade pendant des heures, le sourire aux lèvres.

18 _ Jasette

Vendredi 12 septembre 2008

— Il fait froid, tu trouves pas?
— Ça dépend.
— Comment ça, ça dépend? Ça peut pas dépendre. Soit il fait froid, soit il fait pas froid. Non?
— J’ai pas froid.
— Penses-tu qu’il va neiger tôt, cette année? Moi je pense qu’il va neiger tôt. Début novembre. Peut-être même avant. Pas de la vraie neige, là, mais de la neige quand même. De la neige comme… Tu sais quand ça te pince le visage, mais que ça tombe pas blanc? Cette neige-là. On va avoir ça en novembre, je pense.
— ...
— Je me souviens plus si mes bottes sont encore bonnes. Je vais vérifier.
— ...
— Mais pas tout de suite, j’ai encore le temps. En plus, la neige qui pince, elle reste pas. On a pas besoin de bottes quand il neige pas blanc. Tu trouves pas?
— Je sais pas.
— Un parapluie, par contre, ça aide. Ça pince moins. Il faut que tu le tiennes penché, par exemple, parce que cette neige-là, elle tombe pas vraiment. Elle tombe horizontale, à cause du vent. Pis en plus, quand il vente, ça arrive que ton parapluie se revire à l’envers. T’as l’air fou quand ça arrive.
— Pis t’as peur d’avoir l’air folle?
— Ça dépend.

19 _ Hiver

Jeudi 11 septembre 2008

C’était un vendredi. L’air était transparent, la neige faisait des bruits de chips sous les semelles et le bout de mes doigts était bleu noir mort laid. La veille, j’avais bu une bouteille de Fanta au raisin qui m’était restée juste ici, barrage de bulles qui admirent l’arrière de mon sternum. Puis tu m’avais appelé, désemparée, du vent dans la voix et des larmes sous les mots. J’avais tenté de te rassurer, mais tu n’avais pas besoin de ma douceur. Tu voulais que je me déplace, que je t’aide en vrai, en personne, les yeux qui se touchent. On ne s’était pas vus depuis deux ans, pas parlé depuis autant. «Viendrais-tu me booster?», tu as demandé, et j’ai accouru, évidemment. Je n’ai pas réfléchi, même pas pris mon manteau, j’ai sauté dans l’auto et j’ai conduit vite. Je n’espérais rien, tu sais, mais la boule dans ma gorge au raisin devenait plus grosse. Quand je suis arrivé tu pleurais, et j’ai sorti les câbles. Rien à faire. En t-shirt dans le froid, j’ai essayé pendant des heures parce que c’était toi.

J’aurais quand même aimé que tu m’accompagnes à l’hôpital quand ils ont décidé de m’amputer le bout des doigts.

200 mots par jour pendant 20 jours

Mercredi 10 septembre 2008

C’est impossible, que je me dis. Je n’y arriverai pas. C’est trop de mots, trop souvent. Pourtant, je l’annonce maintenant, comme si c’était une certitude. 200 mots par jour pendant 20 jours. Exactement 200, ça c’est un jeu. Exactement 20 jours, ça c’est l’impossible que je vais rendre possible (ou pas). Mais pourquoi? Parce que j’ai envie de me tordre les doigts plus que d’habitude. Parce que ça kickstartera ma journée de travail, ça me réveillera l’écrit et l’esprit pour quelques heures de vrai travail hautement nécessaire, vaguement obligatoire. Parce que peut-être que deux ou trois bonnes idées naîtront de ça, grandiront tranquillement, deviendront quelque chose de plus gros, ou de plus petit, ou de moins vague ou de plus beau. Mais bon, c’est un démarreur, pas un moteur. Ce que vous lirez ici, ce n’est rien. Comme d’habitude. Que du jeu, des essais, des ploufs qui éclaboussent rarement, des ramassis de lettres qui massent le cerveau. Des jokes, des drames, des dialogues, des scènes, des opinions mal étoffées, pas étoffées. Et du chialage, évidemment, parce que les blogues me tannent plus que jamais, les blogueurs encore davantage, le mien en particulier, moi encore davantage. Allons-y, donc. Voici 200 mots.