Deux secondes de tout
— Matthieu… Mylène. Mylène… Matthieu.
Ça faisait cinq minutes que j’étais en retrait, accoté sur le frigo, à quelques mètres mais complètement invisible à ses yeux. Elle doit être une lionne ou quelque chose comme ça, que je me suis dit, ces animaux qui ne vous voient pas quand vous ne bougez pas, le genre de trucs qu’on apprend au primaire. Au cas où on se retrouverait devant un lion dans la cour d’école, j’imagine. Je la regardais parler au producteur, écrasée dans une chaise, le corps complètement couvert, seul le visage à découvert, et encore, le visage maquillé de gouttes de faux sang, et les cheveux complètement flous, film d’horreur oblige.
J’étais amoureux. Comme toujours, mais en un peu plus vrai, on aurait dit. Aveuglé par ses yeux, ceux qui ne me regardaient pas. Et je me disais que si un jour je sortais avec cette fille-là (oui, ben, pourquoi je fermerais la porte tout de suite?), au moment où elle me demanderait ce que j’avais remarqué en premier chez elle, je dirais «tes yeux», et elle ne pourrait pas me trouver niaiseux de dire ça pour éviter de dire «ton cul». Il n’y avait que ses yeux dans la pièce. Pendant cinq minutes. Et elle ne me regardait même pas.
Puis le producteur est sorti, et il fallait que je sorte aussi, et juste avant de disparaître, il m’a présenté, en deux secondes.
— Matthieu… Mylène. Mylène… Matthieu.
Et pendant deux secondes, elle m’a regardé dans les yeux. Et pendant deux secondes, j’ai oublié tout, pour la première fois depuis des années, tout le monde mon monde et la vie ma vie, toutes les peines mes peines et la douleur ma douleur, et tout mon vide, mon vide à moi. Elle a rempli ça d’un regard, pendant deux secondes, et j’ai cru qu’elle était amoureuse de moi, je suis comme ça.
— Enchantée.
— Fblgllgflgb.