Sur la liste
On m’avait dit que pour entrer au Wunderbar, il fallait être sur la liste d’invités. Chaque jour, tout le temps. J’avais même appelé pour vérifier. « Oui, c’est guest-list only », que la gentille demoiselle m’avait dit.
Ça faisait bien mon affaire. Ça me faisait quelque chose de chouette à raconter. La fois où je me suis fait revirer de bord du Wunderbar parce que je n’étais pas sur la liste. Parce que, soyons francs, est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui est sur la liste d’invités du bar le plus branché en ville? Regardez ma photo. J’ai l’air de l’employé du mois d’un magasin de chemises trop grandes.
C’est donc plein d’enthousiasme à la perspective de me faire refuser l’entrée que j’ai mis les pieds dans l’hôtel W. C’était mardi soir, vers 20 h. Pas le genre de jour et d’heure où les bars sont achalandés, mais on m’avait bien spécifié que c’était sur invitation en tout temps. J’ai demandé à la réception c’était où le Wunderbar, et on m’a dit que c’était juste là. J’ai poussé la porte qu’on me pointait, en m’imaginant déclencher une alarme quelconque qui projetterait sur moi une douzaine de portiers qui me traiteraient de même-pas-branché et de petit minable en me sortant par le fond de culotte (j’avais même mis des culottes extra-solides pour l’occasion). Mais non. Rien de tout ça. On m’a simplement lancé un gentil bonjour souriant, et je me suis assis au bar, dans ce petit lounge presque vide, et personne ne m’a fait remarquer que je n’étais pas sur la liste d’invités.
Déception.
Ça a l’air que les soirs moins occupés, les nobodys ont le droit de se prendre pour quelqu’un.
J’ai donc décidé de me prendre pour Bill Murray dans Lost in Translation, c’était à propos. J’ai commandé un verre de mon scotch préféré, dans ce chic bar d’hôtel, à 20 h, et je me sentais comme un touriste renversé par le décalage horaire, et je m’imaginais qu’il était 3 h du matin et qu’il n’y avait personne parce que tout le monde était couché. Je trouvais que j’avais de la classe. Assis au bar tout seul, échangeant quelques mots avec les barmans et barmaids, appréciant le moment pour ce qu’il est : un épisode d’un autre monde, tiré d’un film ou d’un rêve. J’étais le seul client du bar le plus branché en ville. Il y avait quatre barmans et barmaids qui n’avaient que moi à servir.
Une chance qu’ils ne m’ont pas refusé l’entrée. Ça aurait été plate pour eux.
