Petites parties de moi
C’est toujours la même histoire. Quand il faut que je vous parle d’un endroit que je connais bien, je deviens nostalgique, plein de bouhouhou et de petites larmes sur le coin de l’oeil, et plein de moments forts qui montent à la tête aussi vite qu’un grand verre de scotch bu trop rapidement.
Le Whisky Café, je ne sais pas pourquoi, a servi de décor à une montagne de petits moments dans ma vie, ces petits moments qui deviennent grands quelques années plus tard, quand on les rejoue dans notre tête et qu’on aimerait y retourner.
Depuis ma première visite, il y a plusieurs années, quand j’ai trouvé l’endroit trop sombre mais tellement enveloppant, le scotch trop cher mais tellement bon, et que la première chose que mon ami qui m’y traînait m’a dit, c’est « faut absolument que tu ailles à la toilette », ça n’a pas arrêté. Et je ne parle pas d’aller à la toilette. Quoique ça non plus ça n’a pas arrêté.
(S’il fallait tant que j’aille à la toilette cette fois-là, c’était pour admirer le mur d’eau qui sert d’urinoir, top design dans l’univers des toilettes.)
Depuis, donc, j’ai l’impression que tout s’est passé là. Toute ma vie, avec ses fins de soirées imprévues, avec ses premières dates pleines de rires, avec ses discussions beaucoup trop longues et beaucoup trop tristes. Toute ma vie, avec l’amour du scotch et les histoires inventées.
Il y a exactement un an, c’est au Whisky que j’ai fait le lancement de mon dernier roman. Avec tout mon monde, la famille les amis et les plus-qu’amis. Ça reste dans la mémoire. Un lancement, ton lancement à toi, c’est le genre de soirée que tu prends le temps d’absorber, pour être certain de ne pas l’oublier.
Hier, c’était la première fois que j’y retournais depuis cette soirée-là. Drôle un peu, mettre les pieds dans cet endroit que je connais trop, avec l’idée qu’il faut, cette fois-ci, que j’observe sans en faire partie. Pousser la porte de vitre givrée, m’asseoir, regarder autour. Prendre un verre sans être trop conscient de moi, regarder autour, les gens un peu vieux, un peu sérieux, les serveurs qui se croient, le décor qui me plaît. Se lever et aller à la toilette. Encore.
Je ne voulais pas être nostalgique. Je ne voulais pas penser à moi. Je voulais prendre les yeux du gars qui découvre pour la première fois.
Je n’ai pas été capable. Il y a trop de petites parties de moi un peu partout ici.
