Nostalgie et amitié
J’ai pris ce que j’avais de plus Irlandais et de plus roux dans mon entourage, et je l’ai emmené au Hurley’s. Pat, d’abord ami, ensuite ailier droit de mon trio au ballon-balai. Ce soir, il était uniquement ami. Aucun mot de stratégie sportive, aucun dessin de jeu avec des x et des o. Que des mots de vraie vie, de ups et de downs, de nos petits quotidiens qui sont si gros, chacun dans nos têtes.
Je pensais que j’étais déjà allé au Hurley’s, il y a quelques années. En entrant, j’ai vu que non. Ça ne me disait rien. Et en même temps, ça me disait tout. Tout ce que je veux d’un bar. Parce que le volume est bas, parce qu’on peut s’assoir et ne pas voir le temps passer, parce que la bière et le scotch sont bons, parce que c’est un micro-univers qui me ressemble. Je suis né pour sortir dans les pubs, moi.
On était dans la pièce du fond, installés sur des fauteuils rouges, au milieu d’un mélange de gens d’affaires et d’universitaires anglophones. Quand j’ai relevé les yeux, on était au milieu de rien du tout. Trois heures avaient passé comme trois minutes, et on était seuls, fin de soirée au goût boisé de Glenlivet, entourés de murs de pierre, d’une lumière jaunâtre et d’un confort enveloppant.
C’est con, mais pendant ces trois heures-là avec Pat, je me suis replongé dans une autre vie, ma vie d’étudiant, ma vie d’ado intello. Les heures que je passais à refaire le monde avec Jérôme ou Pierre-Étienne, des heures et des heures, et des heures. Dans un char, dans un parc, dans un local de journal étudiant, n’importe où. Assis dans des marches pendant toute une nuit, dans un salon, dans un bar, n’importe où. C’était ça, notre vie. Refaire le monde, surtout le nôtre, parler de filles, d’avenir, de tout ce qui fait qu’on est vivant, et qu’on le reste.
Ça durait des heures, parfois des dizaines d’heures, mais ce n’était jamais long. Ça durait une éternité, mais on en aurait pris deux trois autres, des éternités comme ça.
Ce soir, c’était ce genre d’éternité-là. L’éternité-éclair, parce que l’endroit et l’ami et l’hiver et le décor, et tout ce qui s’en dégageait, tout ça était un retour vers ces années-là, vers ces conversations trop vraies, vers ces amis que j’ai perdu de vue, et dont je m’ennuie terriblement.
Bon, ça y est. Je suis nostalgique.
