Blind date
Drôle d’endroit pour un blind date. Et pourtant, c’est ce qu’ils faisaient là, le gars assis à côté de moi qui jouait avec un carton d’alumettes et la fille qui est arrivée en retard. Je le sais parce qu’elle a dit « je m’excuse, je suis en retard ». Et je sais que c’était un blind date, parce qu’en arrivant, elle a cherché longtemps, et elle s’est approchée, gênée, et elle a dit « Nicolas ? », avec un point d’interrogation.
Elle était habillée chic et sexy. Pas lui. C’est donc elle qui avait choisi le Baldwin, et lui n’avait aucune idée de ce que c’était. Je le sais parce que la première fois que je suis allé au Baldwin, pour un lancement de livre, je me suis fait avoir comme ça, short et t-shirt plate, j’ai eu l’air fou.
Au début, ils ne se sont pas dit grand-chose. Le gars brassait tranquillement la tête au rythme de la musique, pour avoir l’air occupé, et la fille regardait autour. J’ai pensé qu’elle espérait s’être trompée de Nicolas. Puis ils ont commandé des drinks, pour remplir le silence de grandes gorgées. Il a pris une bière, elle a pris un martini.
— C’est cool ici, qu’il a dit sans le penser. Un peu fait sur le long, mais c’est cool.
— Oui, c’est la place hot de ce temps-ci.
Long silence. Et encore un autre. Et un autre. J’avais envie d’écrire des paroles à Nicolas, sur des petits bouts de papier, lui souffler quelques questions, quelques compliments à refiler à la fille. Il ne m’en a pas laissé la chance, il s’est ouvert la bouche, enfin.
— Tu ressembles pas à tes photos.
— Tu trouves ?
— Oui. T’es plus grande en personne.
— Es-tu déçu ?
— Non non, t’es mieux en personne, qu’il a dit du haut de toute sa gêne. Toi ? Pas trop déçue ?
Elle n’a pas répondu, sauvée par la serveuse qui déposait le martini et la bière en plein milieu de leur inconfort.
Ça a duré une demi-heure, je me sentais mal pour eux. Nicolas pas à sa place dans ce petit bar doux mais chic, chaud mais intimidant, beau mais étouffant. Et la fille un peu trop à sa place dans ce corridor à la mode, dans cette esthétique branchée, dans cette petite grande place.
— Écoute Nicolas, j’m’excuse, j’ai… euh… j’ai…
— Ouais, moi aussi, j’ai… Faut que…
Il est parti, elle est restée. C’est tout.
