Pow. Vous êtes mort.

Parmi les trucs inédits, voici une histoire que j’aime beaucoup. Elle faisait partie de la toute première version d’Échecs amoureux et autres niaiseries. On l’a enlevée parce que bon, c’était pas tellement dans le ton, malheureusement. Et aussi parce que son texte réponse, Avoir une tête sur les épaules de quelqu’un d’autre, était ce qu’il y avait de plus loin du reste (narré par une fille…).

Hier, c’était le jour de votre mort. Ça fait quelque chose à raconter, non ? Et si on jasait un peu…

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Moi je n’ai jamais vraiment eu peur de la mort. Je suis curieux plus que peureux. J’ai peur d’avoir mal, de souffrir. J’ai peur de me noyer parce que la première respiration d’eau doit être atroce. Mais mourir, non, ça ne m’énerve pas trop. Ils sont des milliards à l’avoir fait — ça ne peut pas être si pénible. Mais peut-être que vous pouvez m’en parler, vous. C’était hier, c’est ça ?

Et vous ne vous attendiez pas à ça, pas vrai ?

Seul tranquillement au club vidéo, quoi louer ? Les nouveautés sont toutes vieilles, The Cider House Rules ou Girl Interrupted. Vous hésitez. C’est normal, on hésite toujours au club vidéo, parce que même si on loue un bon film, on a toujours le doute qu’il y en ait un meilleur. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas 500 postes de télé. Je n’écouterais jamais rien, picosseur de la pitonneuse au cas où il y aurait quelque chose de mieux ailleurs.

Alors vous décidez, finalement, un peu à regret. C’est toujours un peu à regret qu’on loue un film, toujours un peu inquiet. The Cider House Rules, votre choix. Il paraît que c’est bien bon. Votre tante vous l’a vanté, votre cousin aussi. Et il paraît qu’on voit les fesses de Charlize Theron, ce qui compte. Un petit poids de plus dans la balance — un petit poids de 800 livres, disons. Vous aussi, vous êtes un pervers sur les bords. Et doux dans le milieu. On se ressemble, vous savez ?

Vous arrivez à la caisse. Sortez votre argent. La caissière est plutôt jolie.

— The Cider House Rules, en anglais ?
— Oui, c’est ça, que vous dites en souriant.
— Moi j’ai pas aimé ça, ce film-là.
— Ah non ? Moi on m’a dit que c’était bon.
— Bof. Ben ordinaire.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a de pas bon?
— Je sais pas. Rien de spécial, je l’ai juste pas aimé, c’est tout.

Si elle n’était pas jolie, vous la trouveriez niaiseuse. Là vous la trouvez juste un peu vide. Un peu simple.

— Autre chose ?
— Je vais prendre un paquet de gomme.
— Ben prenez-le. Sont juste là.
— Voilà.
— Ça fait six et une.
— Je peux-tu te donner juste six ?
— Mmmm, non, pas vraiment.

Alors vous vous retrouvez avec plein de monnaie, à trouver que finalement, elle n’est pas juste vide. Vous partez sans dire merci, bien sûr. Alors elle vous lance agressivement un « y’a pas de quoi », que vous attrapez en arrière de la tête. Ce qui vous pompe.

— Écoute, pourquoi je serais poli avec toi si t’es pas polie avec moi ?
— Laisse donc faire…
— En tout cas, pour le service, ça fait dur, ton affaire.
— Ah oui ?

Clic, c’est à partir d’ici que la peur s’est installée. À partir de « Ah oui ? », quand vous l’avez vue sortir un fusil de sous le comptoir et le pointer vers vous. Une fraction de seconde de peur, de terreur. La peur de mourir. La peur qui vous prend dans les moments les plus inattendus. Clic. Bang. Vous n’avez eu qu’une fraction de seconde pour vivre votre peur. Puis vous vous êtes effondré. Mort, balle dans la tête. Et vous ne saurez jamais si c’est bon, The Cider House Rules.

Vous ne vous attendiez pas à ça, pas vrai ?

Vous n’étiez pas prêt. Pas prêt à mourir, même pas prêt à avoir peur. Vous n’avez pas eu mal, pas eu le temps. Vous ne vous êtes même pas senti tomber. Vous n’avez pas vu le tunnel avec la lumière au bout dont tout le monde parle, comme si la mort venait vous chercher tout doucement. Et vous n’avez pas vu le film de votre vie passer en accéléré. Vous ne vous êtes pas vu trotter dans un champ de blé, paisible. Tout ce que vous avez vu, c’est la peur, puis le clic. Cette fille plutôt jolie qui sort son fusil et tire. Un cliché immobile de cette fraction de seconde. Pas d’éternité, pas de douleur, pas de joie. Le vide.

Dans vos yeux, ce n’est pas un tunnel, c’est un bruit de gâchette. Dans vos yeux, ce n’est pas le film de votre vie, c’est la photo de votre mort.

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Et alors, c’est comment ? Ils ont raison d’avoir peur ?

Commentaires

  1. Mylène dit :

    Ouin… pas sûre, de celui-là ! J’avoue que je comprends pourquoi il n’y est plus… =-p

  2. Mylène dit :

    (Eh… c’tait pas méchant, là, comme commentaire !!)

  3. Fortrel dit :

    Vraiment, j’aime ton style. J’ai lu quelques uns des tes textes en ligne et c’est vraiment bon. J’ai essayé de trouver “Échecs amoureux et autres niaiseries” chez mon libraire mais j’ai juste trouvé tes deux derniers livres. Est-ce qu’ils se lisent dans l’ordre ou c’est pas nécessaire?

  4. Ti-Guy-Doux dit :

    Hummm… TWILIGHT ZONE pas mal comme histoire.
    De l’athéisme dans la 4ème dimension! Beau mélange…

  5. Julie dit :

    AHHH les mongols qui travaillent dans le public et qui savent pas ca veut dire quoi > et >

    mais j’avoue que c’est vrai que quand tu leur fait une remarque, il y a une ptite voix dans ta tete qui dit: bordel arrete ca ma fille, tu sais pas a qui tu t’adresses, c,est peut-etre un maniaque a la tronconneuse ( ou au rasoir electrique s’il a moins de budget) qui va te suivre jusque chez toi et te faire vivre le pire film d’horreur de ta vie….

    un peu de pop corn avec ca?

  6. Karine dit :

    D’accord avec Julie! Il y a des gens qui travail dans le public qui n’ont aucun respect pour la clientèle.

    The cider house rules est très, très bon en passant!

  7. Catherine dit :

    ... Et il y a des clients qui ne savent vachement pas ce que c’est que de travailler dans le public. Parole de vendeuse de chandelle.

    Très bon le texte btw

  8. Émilie la vidéotronneuse dit :

    Ça me donne presque des idées, je travaille dans un club video. :P

    Mais selon mon expérience, ce serait plus le client qui sortitait le flingue!

    “Seul tranquillement au club vidéo, quoi louer ? Les nouveautés sont toutes vieilles, The Cider House Rules ou Girl Interrupted. Vous hésitez. C’est normal, on hésite toujours au club vidéo, parce que même si on loue un bon film, on a toujours le doute qu’il y en ait un meilleur. C’est la raison pour laquelle je ne veux pas 500 postes de télé. Je n’écouterais jamais rien, picosseur de la pitonneuse au cas où il y aurait quelque chose de mieux ailleurs.”
    J’ai beaucoup aimé ce passage, en fait ce qui me plait de ton écriture c’est de voir que tu peux extirper des petites choses de la vie qu’on pense à être seul à vivre dans nos propres niaiseries. Je suis dûe pour lire tes autres romans, afin de me rappeler ce qui me plait tant de la littérature, brasser des idées, des images connues et sortir quelque chose de nouveau, d’innatendu.

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