Scrotum
Un mardi soir d’été, il fait chaud. T’es assis à une table au studio Juste pour rire, t’attends que le show commence, pis là y’a quelqu’un qui te donne un crayon pis un petit bout de papier, pis qui te dit d’écrire un mot, juste un, sur le bout de papier. Le thème du show du lendemain. Tu dis ok, tu te mets à penser un peu. T’aurais pu écrire « tendresse », t’aurais pu écrire « guerre », t’aurais pu écrire « mélancolie ». Mais non. T’as écrit « scrotum ». Un étui à testicules. C’est ça ton thème.
À la fin du show, quand c’est ton thème qui est pigé, tu vois ben que les auteurs sur le stage ont pas l’air trop heureux. Pis tu regardes autour de toi, pis le monde a l’air de trouver que ton thème est poche. Poche, ça tombe bien. Sauf que toi ça te gosse. Gosse, ça aussi ça tombe bien.
Ça te gosse parce les gens peuvent pas comprendre. T’aimerais ça monter sur la scène, prendre un micro, pis expliquer. Expliquer que c’était pas pour rire. Expliquer qu’il y a une raison derrière ce mot-là, expliquer pourquoi.
Tu voudrais leur raconter ton histoire. L’histoire de dimanche passé, l’histoire de tes obsessions depuis, l’histoire de ta détresse.
Leur dire que dimanche passé t’avais chaud, trop chaud. T’es allé t’acheter un ventilateur au Canadian Tire, une affaire cheap qui grince quand ça tourne. Ça t’a dépeigné pendant une couple de minutes, mais ça t’a pas vraiment refroidi, t’étais encore bouillant d’en-dedans. Faque t’es allé à l’épicerie, pas pour la bouffe, juste pour le froid. Tu t’es tenu devant les poissons jusqu’à ce que le poissonnier te demande ce que tu voulais. Euh, rien, merci. En rétrospective, tu te dis que t’aurais dû prendre une truite congelée pis te la mettre dans le cou. À la place, t’es parti. En sortant de l’épicerie, tu t’es rappelé que quand tu quittes l’air climatisé, y’a toujours un nuage d’air pas climatisé qui t’étouffe. T’avais encore plus chaud qu’avant. T’es allé prendre une douche froide, t’as gelé pendant quatre secondes, pis ensuite tu t’es remis à fondre, en quatre secondes. T’as demandé à ta blonde de te souffler dans la face. Ça a pas donné grand-chose.
Pis là t’étais à court d’idée, t’avais chaud pis t’étais à court d’idées, faque t’as décidé de te raser la poche, juste pour voir si ça filait un peu plus frais.
Non seulement ça file pas vraiment plus frais, mais en plus ça t’a mis dans la marde. Quand ta blonde a vu ça, elle s’est demandé ce qui se passait. Pis au lieu de se demander pourquoi t’avais fait ça, elle s’est demandé pour qui t’avais fait ça. Parce que c’était sûrement pas pour elle, après deux ans de relation, avec votre super vie sexuelle aussi froide que l’épicerie.
T’as essayé de lui expliquer que c’était juste à cause de la chaleur, mais c’est pas le genre de choses qu’elle avale comme ça. En une fraction de seconde, pour un paquet de pas de poil, ta blonde s’est mis dans la tête que tu la trompais. Une pitoune quelconque, un objet sexuel, une petite affaire avec des grosses boules qui t’a demandé de te raser la poche parce que c’est plus doux. Une beauté niaiseuse qui suce mieux qu’elle, un corps parfait plus flexible que le sien. Elle a de l’imagination, ta blonde. Elle s’est même rentré dans la tête que quand t’es allé à l’épicerie, c’était pour baiser dans les fruits et légumes.
Toi t’étais un peu dépassé par tout ça. Tout ce que t’étais capable de lui dire pour te défendre, c’est que t’avais chaud. Parce que c’était juste ça, rien d’autre. Tu l’aimes, ta blonde, tu la tromperais pas, pas tout de suite, en tout cas. Ah, t’es pas parfait, mais dans ce cas-là t’avais rien à te reprocher. Pis t’aurais aimé ça qu’elle te croie, mais non. Elle t’a pas cru. T’as pas été capable de lui prouver qu’elle se trompait, elle a conclu qu’elle se trompait pas. Maudite vie, maudit rasoir.
C’est une impulsive, ta blonde, ça prenait juste ça, juste une histoire inventée comme ça, une petite folie dans sa petite tête, pis elle s’est crue. Elle t’a crissé là, dimanche soir, elle est partie comme ça, en emportant avec elle le ventilateur qui grince, ton ventilateur qui grince, parce que chez sa cousine où elle s’en va, y’a pas plus l’air climatisé que chez toi.
Ça te fait mal, pas mal plus que la petite crisse de coupure que tu t’es fait en te rasant. Ça te fait mal, pis ça t’obsède. Tu voudrais tellement avoir une grosse télécommande, tout le monde un jour a voulu avoir une grosse télécommande, avec un gros bouton rewind, revenir dans le passé pis laisser ton scrotum tranquille, te mettre un cube de glace dans les culottes à la place, pour voir si ça file plus frais… Mais tu peux pas, faut que tu vives avec le présent, le présent qui passe au ralenti, câlisse elle est où la télécommande ? Au pire tu pourrais faire fast-forward, aller plus loin que la douleur, aller plus loin que toutes tes pensées qui te ramènent toujours à ta poche malchanceuse, symbole de toute ta peine.
Mardi soir, au Studio Juste pour rire, quand on t’a donné un crayon pis un bout de papier, t’avais une larme sur le bord de l’œil. T’aurais pu écrire « tendresse », t’aurais pu écrire « guerre », t’aurais pu écrire « mélancolie ». Mais ça veut rien dire, tout ça. Tu voulais écrire un mot qui avait du poids, un mot qui avait un sens. Quand t’as écrit « scrotum » sur ton bout de papier, c’est toute ta tristesse que t’as écrit, toute ta détresse. Pis au lieu de te faire dire « estie que ton thème est mauvais », t’aurais juste voulu que quelqu’un vienne te serrer dans ses bras.

22 juillet 2005 à 8:44
Snif…
22 juillet 2005 à 9:53
J’aime. Dommage d’avoir raté la lecture en direct.
22 juillet 2005 à 10:23
Ou un becquer-bobo…(vue que sa vie sexuelle était assez froide et plate…Y’appelait-ti sa blonde Groenland?)
J’retourne travailler…
22 juillet 2005 à 13:22
Salut Matthieu!
C’est Iza…(j’espère que tu sais qui?)
C’est vraiment super ton texte, tu es extraordinaire!
Merci,
Iza
22 juillet 2005 à 22:08
Wow.
Sérieusement tu m’étonneras toujours. Tes textes reviennent toujours nous chercher d’une manière ou d’une autre… Peu importe le thème…
bravo… !!!
23 juillet 2005 à 10:55
Je me demande si le gars qui avait écrit ce thème là était dans la salle lors de la lecture, et surtout, comment il feelait si c’était le cas ;-)
24 juillet 2005 à 11:33
J’étais dans la salle le soir de cette lecture. Je ne te connaissais pas. Ma copine m’avait dit: «Tu vas voir, lui, il est super bon». Je la croyais bien sûr, elle a du goût mon amie. Évidemment, elle m’a choisie comme amie… ;-)
Et effectivement, j’ai trouvé ton texte super bon. Et maintenant, hé bien, je vais lire tes livres… Et aller voir ce que tu pondras sur mon thème ce soir. Fumée…
24 juillet 2005 à 23:00
J’suis sure qu’avec TA lecture, TES intonations, TES pauses, c’est encore meilleur. Reste que, le texte est excellent. BRAVO!
26 juillet 2005 à 14:25
Wow… On ri autant qu’on est touché, on passe de l’un à l’autre sans s’en rendre compte, et dieu que l’on souhaiterait avoir ton talent.
J’aime pas trop les foules, mais avoir su, j’aurais pas manqué la lecture publique…
1 août 2005 à 16:51
Je l’aime beaucoup, celui-ci. Il a bien fonctionné: j’ai commencé ma lecture en riant et je l’ai finie avec un petit début de larme au coin de l’oeil droit. Va bien falloir que je finisse par aller te voir lire devant public!
4 octobre 2005 à 0:06
On passe toujours d’une émotion a une autre dans tes textes. On rit pis après on fait : “ahhhh…” ahh que c’est cute, ahhh que c’est beau, si tu veux mais surtout ahhh que c’est bon.
11 janvier 2006 à 17:11
Un seul mot, wow…
les mots, le sens des mots…
c’est vraiment bien fait!!
J’adore comment tu écris…
c’est trop bon comme texte…
c’est trop beau comme texte…
un petit texte qui veut tout dire, selon moi!
juste un mot… félicitation…
27 février 2006 à 22:08
Je suis très impressionnée… En tant que fille, j’avoue que c’est vrai qu’on a tendance à se faire plein de scénario, à s’imaginer plein d’affaires. Continue, tu es vraiment doué.
14 juin 2006 à 7:03
Tu es bon, continue! Tu écris bien.
15 juillet 2006 à 10:33
wow, c’est génial… quand j’ai eu finis de lire ce texte, j’ai tout de suite eu envie d’être avec toi pour te faire un gros calin, puis ensuite, j’ai eu envie de me garrocher à la librairie pour aller acheter tous tes livres….
Merci.
9 janvier 2007 à 17:27
Je t’aime
25 mars 2007 à 15:23
C’est génial !!!
Il n’y a pas d’autres mots pour décrire ça…
Génial !
26 octobre 2007 à 22:39
C’est vraiment chouette d’être capable d’écrire une histoire si profonde avec le scrotum comme principal thème.
Merveilleux, ce n’est pas donné à tout le monde.