Raton laveur
Ce soir, je vais vous raconter l’histoire de la fille qui m’a crissé là cette semaine.
C’est une histoire vraie, c’est un peu triste, mais vous avez le droit de rire, parce que vous me connaissez pas, pis c’est toujours le fun de rire du monde qu’on connaît pas.
De toute façon, c’est pas une lamentation, c’est pas une complainte. C’est juste une histoire, à raconter pour le plaisir de raconter des histoires. C’était vous la raconter ce soir ici, ou la répéter mille fois devant une bouteille de scotch, tout seul chez moi comme un épais qui a pas d’amis. C’est plus cool d’être ici.
La fille qui m’a crissé là, donc. Je vous dirai pas son vrai nom, elle aimerait pas ça. Je vais l’appeler, je sais pas, disons… Bitch.
La première fois que j’ai rencontré Bitch, je l’ai pas vraiment regardée. Je l’avais vue de loin, elle avait l’air cute. Faque quand on me l’a présentée, j’ai regardé ses genoux. Je suis comme ça, moi. Incapable de regarder les gens dans les yeux, surtout le beau monde. Je regarde les genoux. Je connais les genoux de tout le monde. Demandez-moi de vous dire la couleur des yeux de ma première blonde, avec qui je suis sorti pendant trois ans, pis j’ai aucune idée. Ses genoux, par contre, ça je peux vous en parler.
Donc, comme d’habitude, j’ai eu l’air cave quand on m’a présenté cette belle fille-là. Sauf que vous savez ce que c’est : moi je suis beau. Faque au lieu de se dire que j’étais un freak, elle m’a trouvé... mystérieux. Mais c’en est resté là. J’étais mystérieux, mais quand même pas irrésistible.
Une couple de semaines plus tard, je me suis retrouvé dans un party quelconque, chez une personne quelconque, un Guillaume ou un Sébastien, c’est vraiment pas important. Dans les partys, moi je suis celui qu’on voit pas. La plupart du temps, c’est parce que je suis pas là. Mais même quand je suis là, je suis plutôt invisible. Je me trouve un coin sombre, avec des murs de la même couleur que mon chandail, un coin où y’a personne, je m’installe, je bouge pas. Je regarde le monde jaser, j’écoute plein de conversations en même temps, la fille qui parle dans le dos de son chum, le gars qui se vante de son dernier trip à trois, l’autre qui se plaint que la musique est poche. C’est ça, ma vie de party à moi, pis j’aime ça comme ça. J’observe, j’analyse, je joue au mystérieux.
Donc, ce jour-là, j’ai un t-shirt rouge, et dans le salon, y’a un mur rouge, alors c’est parfait. Ça doit faire une couple d’heures que je suis là, à observer les gens pis à me demander si j’ai déjà rencontré leurs genoux, à têter une bière tiède et flatte. Je me confonds au décor, je regarde ce qui se passe, je tape du pied sur la musique poche, j’imagine le potentiel de trip à trois parmi le monde dans le salon. Et c’est là que Bitch décide de venir me voir. Je savais même pas qu’elle était là, elle porte une jupe longue…
Salut Matthieu
Euh
Tu te souviens pas de moi ?
Euh
Je suis vraiment vraiment sharp en conversation, moi. Pendant que je dis mes Euh, comme ça, avec plein de lyrisme, je regarde toujours le plus bas possible. C’est même plus les genoux, je suis rendu au plancher.Y’a aucune chance qu’elle pense que je regarde ses boules, c’est déjà ça de gagné...
Puis mine de rien, au fil des heures, à force de me faire poser des questions, j’ai commencé à varier mon vocabulaire, à lever les yeux, et on s’est retrouvés, Bitch et moi, à passer la nuit à jaser, longtemps, sans arrêt, jaser de tout et de rien, surtout de rien. C’était bien.
À 5 heures du matin, on a décidé d’aller faire un tour de char, pour voir le soleil se lever.
Pendant qu’on roulait tranquillement, on a vu trois ratons laveurs, à trois endroits différents. Je vous dis ça, pis c’est même pas pour ploguer le thème. C’est même l’inverse. La semaine passée, quand le thème a été pigé, j’ai tout de suite pensé aux premiers moments que j’ai passés avec Bitch, comme un symbole du début de notre relation, les ratons laveurs du dimanche matin, quand dans un char t’essayes d’avoir l’air parfait parce que la fille à côté de toi a l’air parfaite. Le raton laveur, symbole de quelque chose de beau.
C’était un beau moment. J’ai jamais vraiment pensé quoi que ce soit d’un raton laveur, ni en bien ni en mal, mais ce matin-là, ces trois ratons-là, c’était mes amis, avec le lever du soleil, l’air frais par les vitres entrouvertes, les sourires et mon pitch de vente de moi-même. Je suis un gars sportif, mais j’aime aussi les p’tites soirées tranquilles devant un bon film. Je suis sensible, je suis doux, je suis fidèle. J’écris des romans, je participe aux auteurs du dimanche.
T’sais Bitch, je suis parfait. Je lui ai vendu ça comme ça. Aussi peu subtil, aussi peu réaliste, mais on était fatigué, elle m’a cru, je pense.
C’est l’erreur classique, publicité malhonnête, vendeur de chars usagés, dire n’importe quoi, to get the girl. Plus tard, c’est le service après-vente qui fait défaut. Mais sur le coup, on pense pas à ça.
T’as des beaux genoux, tu sais ?
Je l’ai ramenée chez elle, petits becs sur les joues. « C’était ben cool, faudrait qu’on se revoit. Ben oui, ça serait le fun. Je pourrai te vendre une garantie prolongée. »
On s’est rappelés. On s’est redit la même affaire : « c’était ben cool, faudrait qu’on se revoit. Ben oui, ça serait le fun ». Et on a rajouté une question : quand ? Je sais pas, samedi prochain ?
Le samedi prochain en question, pour notre première date officielle, on est allés au zoo de Granby. Y’avait vraiment quelque chose d’animal dans notre affaire. En fait, c’était pas vraiment prévu qu’on aille au zoo, pis je sais que ça se prononce zo, mais j’aime pas ça, alors je dis zoo. On avait décidé de faire un road trip, sans savoir où on allait, avec l’objectif de se perdre. C’est ce qui s’est passé, on s’est perdus, on a ri, et puis pouf, on était à Granby. Aille, on va-tu au zoo ? Ça se prononce zo. Je sais, mais on y va-tu ? Ok.
On a passé trois heures au zoo. Trois heures interminables. Parce que tout ce temps-là, tout ce que je faisais, c’est me demander quand est-ce que j’étais supposé l’embrasser. Devant les émeus ? Devant les bisons, devant les serpents, devant le stand à hot dog, devant la grosse madame en bikini. J’avais aucune idée, je suis pourri pour ça…
Je l’ai pas embrassée. Pas au zoo, pas plus au zo, pas au souper qui a suivi, pas au retour, quand je l’ai ramenée chez elle. Il a fallu qu’elle me rappelle cinq minutes après que je l’aie laissée chez elle, pour me dire de revenir la voir. J’ai dit ok. Et c’est elle qui m’a embrassé.
Sti que c’est gluant, une langue. Chaque fois ça me surprend.
Et c’était parti, la relation simple, la découverte, le bonheur, la peur. La peur que ça s’arrête, que ça devienne plate, vous savez ce que c’est. Pis le bonheur d’être bien dans les bras de quelqu’un, donner de l’affection, en recevoir. Baiser, rire, idéalement pas en même temps.
Une belle petite relation, je commençais à y croire, je commençais presque à tomber en amour avec ma petite Bitch fascinante. Mais évidemment, on est dans ma vie, et dans ma vie, les choses vont pas bien comme ça, sans raison. Pour que les choses aillent bien, faut que je travaille. Et là, j’avais pas eu à travailler beaucoup. Juste un peu de vente croche, prétendre que j’étais comme neuf, condition showroom, presque pas de rouille. Faque ça pouvait pas marcher.
Matthieu, je pense que ça marchera pas, nous deux.
Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ?
J’ai répondu ce que je réponds d’habitude quand je sais pas quoi répondre. Un bon gros Euuuuh.
Pis c’était ça. La fin d’une petite histoire sans conséquence, la fin d’une aventure à laquelle j’ai crue, à laquelle elle a pas cru. Y’a des histoires comme ça, des histoires plates, des histoires vides, qu’on aime raconter, même si on sait que ça a rien d’exceptionnel.
Des histoires comme ça, c’est banal. C’est des choses qui arrivent. Mais ça fait mal pareil.
Hier soir, j’étais sur l’autoroute, je m’en revenais chez nous, pis j’ai vu un raton laveur mort sur le bord de l’autoroute. Ça m’a fait du bien. Crisse d’animal inutile.

22 juin 2005 à 13:52
Hey j’aime ça moi les ratons laveur !!! ;)
22 juillet 2005 à 11:49
À la relecture, il me fait encore plus mal ce texte… Moi je l’ai vécue il y a deux semaines ton histoire… C’est vrai, c’est banal, ça arrive à tout le monde, mais ça fait mal pareil…
3 octobre 2005 à 17:49
Première chose que j’ai aimé, le nom de la fille. Oui oui je suis une fille, mais c’est vrai qu’on est, ben disons, des fois on est bitch… pas moi là. Ça c’est sûr voyons.
Ensuite, j’ai aimé la passe cute, des histoires banale qu’on vit, qu’on raconte, et qui nous font du bien de raconter, parce que c’est ça qu’on vit.
Et j’ai aimé la réglement de compte avec le raton-laveur. ahahah tiens toi mon petit maudit. Ça t’apprendras à me faire des accroire.
J’ai adorée !!!!
Merci de partager tes textes avec nous.
16 novembre 2005 à 21:12
La derniere fois que j’ai vu un raton laveur, c’était lors de ma premiere date avec K. à l’observatoire du Mont-Royal. Son “char” était laid alors on est sorti dehors… Et y’avait la p’tite bete en train de manger un restant de poutine.
Ca fait un mois que je l’ai laissé... J’pense que j’vais aller lui lancer des roches.
Moi “itou”
t’es vraiment un auteur bourré de talent
15 juillet 2006 à 10:42
Encore merci de nous faire cadeau de ton talent, et un autre gros calin pour toi!
17 juillet 2006 à 21:41
Woww !! J’adore vraiment ce que tu fais. Tu écris avec humour ce que t’as bien envie d’écrire et même si ça fait pas mal quétaine de le dire, t’écris avec ton coeur pui ça donne des trucs vraiment bien. Mes amies à l’école on toutes fait des exposés sur tes romans. Maintenant que je connais ce que tu fais, je me rencontre que t’es vraiment bon, puis que moi aussi, j’aime beaucoup lire ce que tu écris. Voilà, j’adore ce texte puis je voulais vraiment te laisser un commentaire pour te dire de continuer d’écrire ce qui te plaît et ce qui te passe par la tête parce que ça nous plaît à nous aussi, tous ceux qui ont la chance de connaître tes oeuvres et de les lires. Je suis une jeune auteure moi – même qui à publier son premier roman il y à un an et puis sérieusement, je te lève mon chapeau ! Bravo !!
22 novembre 2006 à 20:46
Jadow ton style d’humour bien que le raton est utile… Pour revenir à ton histoire ça me rappelle une des miennes c’est poche comme histoire d’amour mais tout le monde finit par passer par là.
Bravo encore!!!
25 novembre 2006 à 15:59
Sérieusement, j’adore ton style d’écriture, un peu sarcastique. J’aime tes petites histoires. J’ai découvert ce que tu écris au Salon du Livre de Montréal et c’est ma plus grande découverte! =D Tu as beaucoup de talent. Alors, je te dis félicitation pour ce texte ainsi que tous les autres! Bravo aussi pour ton dernier roman, je l’ai dévoré!
15 février 2007 à 21:48
Je m’ennuie un peu du blog, alors je trotte dans la toile… Et je tombe sur ces petits/longs textes… Vraiment biens!!! C’est incroyable de voir que quelqu’un peut rejoindre autant de monde avec son imaginaire, sa pensée, ses impressions, ses jokes. Sérieusement, j’espère que tu continueras d’écrire sans fin, on s’écoeure pas de ton style je-m’en-sacre-mais-quand-même-pas-tant-que-ca-bon. Merci de faire rire, de faire réfléchir, pis de me faire penser qu’il faudrait ben que j’aille écouter ces textes-là en live m’manné.
11 janvier 2008 à 22:02
Vendredi soir
2⁰C
Il y a un party dans l’appart d’a côté, je peux entendre les gens qui rigolent…
Je n’ai pas trop l’habitude de laisser des commentaires. En fait, c’est la toute première fois. Je suis plus de celle qui lis les commentaires des autres, par curiosité en jugeant leur jugement et leur opinion sans jamais écrire la mienne. En fait, ça fait un bout de temps que j’ai découvert ce que tu écris. Un été avec une amie on flânait … On a trainée jusqu’à une librairie où on flânait encore… Et c’est là, sur une étagère que ce trouvait: Douce moitié. Ça été un coup de cœur. Ensuite j’ai lue ton 2e livre et puis ton 1e … Et il y a de cela pas très longtemps je suis tombé sur ton site internet. Dès lors, chaque jour j’ouvre mon ordinateur et je lis un de tes textes. Il y en a que c’est le café le matin, d’autre c’est une histoire de Matthieu Simard. Tes écrits sont des poussières de joie qui font éternuer mon cœur. J’ai entendu ça quelque part … C’est EXTRÈMEMENT cucu… Mes j’adore ce qui est cucu. En vrai ce que je veux dire c’est que tes mots font du bien, et me décroche un sourire à tout coup. Merci!
J’ai toujours trouvé ça ridicule que les gens te compte un bout de leur vie, de leur vécu … J’ai toujours trouvé ça ridicule … Mais ce l’est pas du tout …
Encore Bravo!