Ascenseur

Au début de ma deuxième saison aux Auteurs du dimanche, à l’automne 2004, j’ai voulu exploiter un peu plus mon style naturel, celui qu’on retrouve dans Échecs amoureux et autres niaiseries. J’ai repris mon personnage de loser sympathique, et ça a donné ce genre d’histoire, sur le thème « ascenseur ».

Vendredi, j’ai rencontré une fille dans un ascenseur. En fait, c’était pas vraiment une fille, c’était une danseuse. Pis c’était pas vraiment un ascenseur, c’était un club de danseuses. Mais je préfère vous dire que c’était une fille dans un ascenseur, parce que je sais pas si j’ai vraiment le goût de vous raconter l’histoire de la danseuse que j’ai rencontrée aux danseuses.

Donc, j’étais dans un ascenseur. Dans une tour à bureaux, mettons. Dans le Vieux-Montréal, au 500 place d’Armes, j’allais porter une demande de bourse au Conseil des arts. Mettons.

Pour entrer, y’a fallu non seulement que je pèse sur le bouton avec la flèche en haut, mais aussi que je donne dix piasses à un gros gars sérieux habillé en noir, qui m’a assigné une place, dans le coin, entre deux gars qui regardaient la fille qui se tenait au milieu de l’ascenseur.

Quand je suis rentré, j’étais pas très à l’aise. Ça me gêne, ces places-là, je sais jamais où regarder, je me retrouve tout le temps à regarder par terre.

Vous savez, moi, je me tiens pas dans les ascenseurs. Je sais que tous les gars disent ça, mais pour moi c’est vrai. J’y vais rarement. De temps en temps avec des chums, pour prendre une bière, mais jamais tout seul.

Sauf vendredi, là j’étais tout seul, un peu déprimé à cause de la fille qui m’avait crissé là pendant la semaine. J’avais besoin de me changer les idées, je m’étais dit pourquoi pas, le pire qui peut m’arriver, c’est d’avoir un petit peu mal au coeur quand l’ascenseur arrête vite à un niveau. Faque je suis allé, j’ai pris mon courage à une main, je gardais l’autre libre, on sait jamais.

C’était le genre d’ascenseurs avec plein de miroirs, ça donne l’impression que c’est plus grand. D’un côté, c’est cool, les miroirs, tu vois les autres sous plein d’angles différents. Mais de l’autre côté, tu te vois, toi, sous plein d’angles aussi. Pis ça, c’est moins cool, quand tu t’appelles Matthieu pis que tu t’aimes pas tellement, surtout pas tes cheveux, toujours les couettes qui dépassent sous un angle ou sous l’autre. Faque j’étais définitivement pas bien. Mal à l’aise, timide, pas à ma place, mais je pouvais pas m’en aller, j’avais déjà payé 10 piasses pour entrer. Ça ou bien j’étais pas rendu à mon étage, prenez-le comme vous voulez.

Le tapis était vraiment laid. Bourgogne avec des carrés gris, sale, pourquoi je regarde le tapis, déjà ? J’ai levé les yeux. Pourquoi y’a un poteau en plein milieu de l’ascenseur ? Je comprenais plus trop. J’ai essayé de me calmer. Penser à rien, faire le vide, reprendre mes esprits. C’est toujours quand je pense à rien que je me mets à penser à mon ex, que ça se met à me faire mal, que je me souviens des beaux moments avec elle. Lundi soir on a passé la nuit à baiser, c’était vraiment trippant, elle avait presque réussi à me faire croire que j’étais bon. Mardi soir, on s’est loué un film poche, c’est les meilleurs films à voir avec ta blonde, les films poches, parce que tu te retrouves à te concentrer sur les caresses que tu lui fais. Ça aussi c’était trippant, elle avait presque réussi à me faire croire qu’elle était bien avec moi. Pis mercredi soir, on est allés voir le show de Martin Petit ensemble. Au souper avant le show, au resto, elle m’a crissé là. C’était tough, mais on est quand même allés voir le show ensemble. Dans les circonstances, je m’attendais vraiment à trouver le show plate, mais non, c’était le fun. On a ri en masse, on a passé une belle soirée. Belle soirée de rupture, c’était vraiment fucké.

Pis là je me retrouve dans l’ascenseur, avec ces pensées-là, à regarder le tapis, à penser à mon ex, pis je me dis come on Matthieu, y’a pas juste elle dans la vie. Je lève les yeux pis effectivement, y’a pas juste elle dans la vie. Enroulée au poteau, y’a une crisse de belle fille, complètement nue, qui danse langoureusement sur de la musique d’ascenseur. Je sais pas si ça m’excite vraiment, c’est pas très subtil, ça laisse pas vraiment de place à l’imagination, mais au moins ça a le mérite de me changer les idées. Quand une fille te montre ses recoins les plus intimes en te regardant dans les yeux pis en te souriant, tu penses pas trop à ton ex, pis encore moins à Martin Petit.

Si t’es moi, par contre, t’es mal à l’aise. Si t’as toutes les angoisses qui m’habitent, tu veux regarder, mais pas trop profond. Tu veux t’en tenir à la surface, tu te concentres sur les yeux, et encore là, c’est intimidant. Il reste les cheveux, le sourire, les genoux. Les genoux. C’est laid, des genoux, c’est moins intimidant.

Et puis là, la musique arrête et la fille danse plus. C’est comme un soulagement. Je peux recommencer à respirer. Ça me fait sourire, le soulagement. J’aurais jamais dû sourire, elle m’a vu. Elle vient me voir.

Salut.

Dans ma tête de gars qui se tient pas dans les ascenseurs, elle est venue me voir parce qu’elle me trouvait un peu intéressant. On s’est mis à jaser. Au début c’était plate, surtout qu’à chaque deux phrases elle me demandait si je voulais qu’elle danse pour moi, pis moi je disais non, faque on continuait à jaser. Mais au bout d’une couple de minutes, après qu’elle ait compris que tout ce que je voulais c’était jaser, pis surtout après qu’elle ait compris qu’il y avait pas un autre gars dans l’ascenseur qui s’intéressait à elle, elle s’est mise à me parler plus sérieusement.

On a parlé de nettoyage de tapis, de ma demande de bourse, on a parlé de relations de couple, de mon ex, de son ex à elle qui était pas un fan des tours à bureau, on a parlé de fausses boules, de musique, on a parlé de genoux, on a parlé, tout simplement.

Elle s’appelle Chrystal, elle m’a juré que c’était son vrai nom. J’ai des doutes, mais j’ai pas le goût de l’ostiner. Chrystal, ça lui va bien, pis anyway c’est pas comme si Matthieu c’était mon vrai nom à moi.

Au bout d’une heure, j’ai fait un homme de moi. Je lui ai demandé : à quel étage tu débarques ?

Au 22e, qu’elle m’a dit.

Ça te tente-tu que je débarque avec toi ?

Oui, ça serait cool.

On est descendus ensemble de l’ascenseur, en se tenant par la main, ça voulait rien dire, mais ça faisait du bien. On est allés chez elle, au 22e, ça tombait bien parce que chez moi, c’est trop le bordel. Chez elle, c’était beau, avec du tapis propre et pas de poteau dans le milieu des pièces. Je me disais que la vie était pas si mal, finalement, que c’était pas si tough que ça d’oublier ses malheurs, qu’il s’agissait juste de rencontrer une belle fille comme ça. J’étais assis dans le sofa, en me disant qu’avec un peu de chance, je pourrais bientôt toucher à toute l’intimité qu’elle m’avait montré dans l’ascenseur. Mais ça se passe pas comme ça dans ma vie, vous commencez à le savoir. À partir de là, ça a dégénéré, mais pas dans le bon sens. Elle a mis de la musique, pis elle m’a demandé de danser pour elle. Moi, danser. Tout nu en plus, c’est ça qu’elle voulait. Sous prétexte que moi je l’avais vue, elle, toute nue.

Prenez deux secondes pour m’imaginer danser nu.

C’est exactement ça que je pense, moi aussi. Faque je lui ai dit non, que moi je dansais pas, mais que si elle voulait écouter un film poche, je pourrais la caresser. Elle a dit non, que ça ferait pas l’affaire, pis que si j’étais pas prêt à faire ça pour elle, que j’étais aussi bien de m’en aller.

Aussi bête que ça, c’était pas la fin du monde. Petite histoire d’ascenseur sans conséquence. C’est juste un peu plate, une autre histoire qui finit mal, à raconter aux auteurs du dimanche. C’est comme une thérapie. Je vous raconte ma vie, vous riez de moi, ça me fait du bien. C’est une thérapie.

Je suis sorti de chez Chrystal, même pas triste, avec le petit mal de coeur que j’avais craint, le petit mal de coeur d’ascenseur, mais pas parce que l’ascenseur avait arrêté rapidement. Non, juste parce que ce début d’histoire-là s’était arrêté comme un coup sec, pour une histoire de danse, pour une histoire d’estime de soi. Un petit soubresaut sans signification, un petit mal de coeur qui passe en une fraction de seconde.

Je suis sorti de chez elle, je suis passé devant les portes de l’ascenseur, je me suis trouvé cave. Cave de vivre des histoires de même, cave d’avoir envie de vous les raconter.

J’ai regardé les portes de l’ascenseur, j’ai souri, pis je suis allé prendre l’escalier.

Commentaires

  1. Cloclo dit :

    Très originale comme histoire. Tu as une imagination tellement fertile Matt.

    Keep up the good work. J’ai hâte de lire tes autres tites-histoires

    xxx

  2. Mj dit :

    Tu devrais pas ne pas aimer tes cheveux. Ils te vont bien ;)

  3. Jacynthe dit :

    Tu as toujours le don de me faire sourire avec tes finales;) Le pire c’est que je ne les vois jamais venir car je suis trop captivée pour réfléchir à ce qui pourrait venir après.
    Bravo !

  4. Audrey dit :

    Tes histoires me font toujours rire, tes fins inattendus sont très…inattendus lol.
    Merci de nous faire rire autant !

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