Argent

Aux Auteurs du dimanche, c’est les gens dans le public qui proposent un thème d’un seul mot pour la semaine suivante. Puis on pige au hasard. Cette semaine-là, c’était « argent », et je n’étais pas supposé participer parce que je ne pouvais être à l’Intrus ce dimanche-là. Mais finalement, j’ai quand même écrit un texte, pour le fun, qui a été lu par deux comédiens, en mon absence. Paraît que c’était pas pire…

Quatre histoires de chiffres

Première histoire : Un dollar

Tu te promènes dans le Vieux-Montréal, c’est l’hiver, y’a de la slush partout, y vente, y’a des dizaines de plaques de glace sur le trottoir. Tu regardes par terre pour pas te péter la gueule. T’as encore mal de ta fouille de la semaine dernière. Mal à la hanche, tu t’en viens vieux. Mal à l’honneur, aussi, parce qu’y’a 14 personnes qui t’ont vu planter, pis tu t’es relevé super vite comme si y s’était rien passé. Faque tu regardes par terre, peut-être pour pas planter encore, peut-être pour pas que le monde te reconnaisse. Pis là tu vois un dollar à terre, tout seul, tout orphelin. Une pièce qui cherche un père, ou un grand frère, quelqu’un pour la réchauffer. Tu te penches, tu la ramasses. T’es pas tellement plus riche qu’avant, t’as juste une piasse de plus dans tes poches, mais tu te sens bien.

T’entres dans un dépanneur pour te réchauffer, pis le gars derrière le comptoir te regarde, pis il te fait pitié. Il a tellement l’air de vouloir te vendre quelque chose. Tu penses à ton dollar, pis tu regardes le gars, pis tu lui dis : M. Nguyen, je vais vous prendre un 6/49.

Tu regardes ta combinaison, celle sur ton billet de loto, pas celle en-dessous de tes pantalons, pis tu trouves que le 12, le 14, le 20, le 21, le 35 pis le 42, c’est des beaux chiffres. Tu trouves que ça a ben de l’allure, pis tu te mets à y croire. Le soir, tu regardes la télé, juste pour ça, juste pour les résultats de la loterie. C’est ta combinaison qui sort, exactement ta combinaison. T’es millionnaire.

Deuxième histoire : Vingt dollars

T’es aux Galeries d’Anjou, c’est le temps des fêtes. T’as 8 000 cadeaux à acheter, t’as zéro idée. T’es un peu perdu. Pis y’a du monde, tellement trop de monde, des milliers de gens par mètre cube, tu respires croche un peu. T’as hâte de t’en aller, pis pourtant, tu viens juste d’arriver.

Tu t’arrêtes, tu sais pas par où commencer, un magasin de bobettes ou un cornet de crème glacée molle, un Gap ou un HMV, un banc pour te reposer. Pour te sortir de ton incertitude, y’a quelqu’un qui dit ton nom, derrière toi. Tu te retournes, c’est Dave. Dave, que t’as pas vu depuis un an, peut-être deux, peut-être quinze. C’est fou, tu le reconnais pas, on dirait qu’il a grandi. Tu jases avec lui pendant cinq minutes, tu lui racontes ta vie, tout ton désintérêt, toute ta platitude. Il te dit qu’il est devenu comptable, c’est ben lui, ça, toujours les chiffres. Pis comme ça, il te sort un vingt piasses, en te disant qu’il te le doit depuis longtemps. Tu dis « ben non, ben non », mais il insiste. Tu dis « ben non, ben non », encore, pis il devient agressif, maudit comptable. Tu prends le vingt piasses, tu lui dis merci Dave. Pis tu lui dis bonne journée. Pis tu sais que tu le reverras pas pour la prochaine année, peut-être deux, peut-être quinze.

T’as vingt piasses de plus dans tes poches, t’es pas plus riche, juste un peu plus de bonne humeur. Devant toi, le stand de Loto-Québec. Tu te dis « tiens, pourquoi pas ? ». Tu fais la file pendant huit-neuf minutes, jusqu’à ce que la madame grosse et laide te demande ce que tu veux. « Pour vingt dollars de Super 7, s’il-vous-plaît, madame grosse et laide ». On sait jamais, on sait jamais. T’as un paquet de combinaisons potentiellement gagnantes, plus de chances que les autres, dans ta tête. Tu te mets à y croire. T’oublies ton magasinage, tu rentres chez toi, en prenant la 40 Ouest.

Le soir, tu regardes le tirage à la télé, au canal 10, le 7 sur ta pitonneuse. Les boules sortent une par une, tu capotes un peu, t’en a six sur sept sur un de tes billets. Six sur sept, t’appelles tout le monde, tu penses que t’es riche. Le lendemain, tu réalises qu’avec 6 chiffres sur 7, tu gagnes seulement 2 636, 30 $. Bah, t’es pas millionnaire, mais quand même.

Troisième histoire : Mille dollars

T’es dans le salon chez toi, y’a une tempête de neige dehors, t’as pas le goût de sortir, ton char est enseveli, tu sais même pas si tu vas être capable de le retrouver. Tu regardes la télé, y’a un Rocky qui joue, le 3 ou le 4, tu sais même pas. Celui où Rocky gagne avec la face en sang.

Le téléphone sonne, t’as pas le goût de répondre, quatre coups, cinq coups, tu laisses le répondeur embarquer. C’est ta sœur, faut qu’elle te parle, rappelle-la, s’il-te-plaît. Tu la rappelles. Elle t’annonce que tu viens d’hériter d’un grand-oncle que t’as jamais vu. Il avait 93 ans quand il a fait son dernier testament, il pensait qu’il t’avait déjà vu, il te lègue mille piasses. T’es-tu sérieuse, la soeur ? Oui, j’suis sérieuse.

Eh ben. Mille piasses plus riche, c’est cool, ça.

Mais toi, t’es joueur. Avec mille piasses, tu peux te faire deux mille. Il s’agit juste d’avoir une table chanceuse au casino. Pis t’es superstitieux, toi. Tu te dis que si t’es capable de sortir ton char du banc de neige en moins de 45 minutes, ça veut dire que tu vas gagner.

Tu déneiges comme un malade, t’appelles tes voisins pour qu’ils viennent te pousser, ils s’y prennent à quatre. En 22 minutes, t’es sur la rue, en route vers le casino. Tu te dis que si tu trouves une place de parking dans la section G-42, tu vas encore plus gagner. Facile, bien sûr, t’as choisi un trou ben creux dans le stationnement. Crochir le destin, c’est quand même pas un crime…

Tu te trouves une place à une table de black jack. Au bout d’une heure, t’es 2300 piasses over. Tu devrais arrêter, tu le sais, mais tu penses au G-42, pis tu continues. Mais là tu te mets à perdre, faque t’as plus le choix de continuer, pour revenir au plus haut que t’as été. Tu perds encore, pis encore. Quand t’es plus capable de tolérer ta badluck, t’arrêtes de jouer. Il te reste 500 piasses dans tes poches.

T’as perdu 500 piasses, oui, mais il t’en reste quand même 500. C’est pas la fin du monde.

Quatrième histoire : Un million de dollars

Toi, t’es un big shot. Aujourd’hui, c’est le temps de fêter. Ton premier million. C’est officiel, ton comptable t’as appelé ce matin, tu vaux un million. C’était ton but dans la vie, un objectif depuis que t’étais la p’tite bolle dans les cours d’économie au secondaire. Oui, bon, t’as pas tellement d’amis, t’as pas de blonde, tu parles plus vraiment à ta famille, mais t’as un million de dollars, juste à toi. Imagine les danses à 10 que tu vas pouvoir te payer. Imagine les centaines de drinks que tu vas pouvoir payer à des inconnus pour leur conter ta vie…

Ce soir, c’est party time. Tu te promènes d’un bar à l’autre, t’es complètement saoul. Ça doit faire 15 gin-tonic que tu bois. Des doubles. Tu marches croche, tu sais plus trop où t’es rendu, mais t’es bien, t’as un million de raisons d’être bien.

Tu te retrouves dans un petit bar dont t’avais jamais entendu parler. Tu t’assois à côté d’un drôle de bonhomme avec un tatou sur l’avant-bras gauche, un gars maigre, cheveux noirs, des lunettes, l’air nerd. Tu lui payes un verre, il te demande c’est quoi qu’on célèbre. Tu lui dis : « on fête mon premier million, j’ai un million de dollars, man ». Il te regarde, il te sourit même pas. Il te dit : « Juste un ? ».

C’est niaiseux, mais tout à coup tu te sens pas mal moins big shot. Medium shot, mettons. Tu débrosses un peu, d’un coup, comme ça. Y’est ben déprimant, lui…

— Comment ça, juste un ?
— Ben, juste un million, c’est rien. Ça te tente pas d’en avoir deux, trois, cinq ?
— Ben… ça va venir avec le temps, non ?
— Tu pourrais les avoir tout de suite…

T’es saoul, je te le rappelle, t’as pas toute ta tête. Le gars a l’air honnête, tu te mets à lui faire confiance quand il te parle d’une façon de doubler ton cash en cinq minutes. T’es pas sûr de comprendre, mais ça a l’air de marcher. Il t’emmène dans une petite pièce en arrière du bar, avec des ordinateurs pis des calculatrices. Il te fait faire un virement dans son compte, tout ton million dans son compte, pour qu’il puisse te le doubler.

— Pis là, qu’est-ce qui arrive ?, que tu lu dis.
— Pis là, qu’il te répond calmement en sortant un gun, si je te revois une seule fois dans ma vie, je te tue.

La vue d’un gun, ça fait dessaouler assez vite. Tu te retrouves dans la rue, un million en moins, sans trop comprendre ce qui s’est passé. Tu marches dans le Vieux-Montréal, t’as froid. Dans le fond de ta poche, tu trouves une pièce de un dollar, ton dernier dollar, tout ce qui te reste. T’es en crisse, t’en peux plus. Tu te dis qu’un dollar, c’est rien, ça vaut même pas la peine de l’avoir. Tu le pitches à terre.

Commentaires

  1. Marie dit :

    C’est fort quand même, ce qu’un dollars peut être comparé à un million de dollars, dans des circonstances différentes, dans un temps différent, dans des mains différentes… bravo !

  2. Emilie dit :

    Wow, j’adore quand le début de l’histoire se rattache à la fin. Quelle façon délicieuse de décrire le quotidien, le morne, le banal…c’est magique. Le lire une fois, c’est le lire des millions de fois. Je ne peux plus me passer de Matthieu Simard…ça me donne des papillons et le rouge au joue. Le talent me surprendra toujours autant.

  3. Jacynthe dit :

    Le riche déchu, frustré, qui donne la chance à un inconnu, sans le savoir, sans le vouloir, de faire sa richesse. La richesse inattendu est plus heureuse que la richesse désiré. J’adore !!!

  4. Lisa dit :

    :)

  5. Émilie avec 3 t si tu veux dit :

    J’adore la boucle de la fin jusqu’au début!!!
    Merci mille fois pour tes textes!!!

  6. la.polonez dit :

    l’argent ne fait point le bonheur! y rock ton dollar :P et toi aussi bien sur hihi

  7. Chloé dit :

    Quelle belle fin… début… fin/début… ah j’espère que tu comprends! =D
    Encore une fois, j’adore ton histoire. Tu écris tellement bien. Tes textes sont si vrais qu’on se laisse emporter en un rien de temps… et on en veut toujours plus! Alors, je te dis… continu! Et bravo encore!

    Chloé
    xxx¾

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