Absinthe

À ce moment-ci, je commençais à avoir un tout petit peu plus d’expérience comme lecteur aux Auteurs du dimanche. Ça faisait une couple de fois que je lisais des textes, mais c’était toujours des narrations à la troisième personne, ce qui me donnait plus un air « lecteur de nouvelles » qu’« interprète ». Cette semaine-là, sous le thème absinthe, j’ai décidé d’essayer un texte à la première personne. Et ça a été un beau succès. Si je me souviens bien, c’était quelques semaines avant la sortie de mon premier roman.

C’est une histoire de points de vue.

De mon point de vue à moi, ça donne ceci :

On est samedi soir, dans le petit bar ordinaire d’un hôtel ordinaire, dans une ville ordinaire. Ça fait trois jours que j’ai pas dormi. Je suis un peu fatigué. Un peu cerné. Un peu embrouillé. J’ai pas vraiment envie de boire, mais je suis dans un bar, je suis tout seul, je suis alcoolique. Je regarde le barman, qui me regarde depuis une heure en souriant, je pense qu’il est gay, je pense qu’il me trouve cute. Moi, je saurais pas dire si lui y’est cute, parce que comme n’importe quel gars hétéro qui se pense viril, j’essaie de me faire croire que je suis incapable de distinguer un beau gars d’un gars franchement laid. Mais là, ça fait une heure que je le fais têter, faudrait ben que je commande quelque chose. Pour faire une joke, je commande un pichet d’absinthe. Visiblement, il me trouve pas drôle, parce qu’il me dit « ok boss », pis il me sert un pichet d’absinthe. La nuit va être longue.

Deux ou trois verres plus loin, je suis pas complètement paqueté, mais je suis assez pompette pour me parler tout seul devant le miroir quand je vais aux toilettes. Assez pompette pour annoncer au barman « aye, j’m’en va aux toilettes » quand je m’en vais aux toilettes. Assez pompette pour trouver que la fille qui vient d’entrer dans le bar est pas mal de mon goût, avec ses cheveux blonds frisés aux épaules, son sourire rouge éclatant, son petit foulard bleu en soie et ses boules.

Tout de suite en entrant elle m’a vu, pis je dois pas être laid, parce qu’elle est venue s’asseoir à côté de moi. Elle a commandé un gin-tonic, pis elle s’est mise à ma parler, je me souviens pas vraiment de quoi, c’est pas vraiment important. Plus la conversation avançait, plus mon pichet d’absinthe était vide, moins je comprenais ce qui se passait autour de moi, plus j’étais perdu. Pis à m’ment donné, plus rien. Je me souviens de rien. Je suis tombé dans les pommes.

Ça c’est l’histoire de base. Du point de vue du barman, la même histoire, ça donne ceci :

On est samedi soir, dans le petit bar ordinaire d’un hôtel ordinaire, dans une ville ordinaire. Ça fait deux ans que je travaille là, ça fait deux ans que ça me fait chier de travailler là. Deux ans à sourire à des inconnus pour qu’ils me donnent un bon tip, deux ans à entendre les mêmes jokes plates, deux ans à faire semblant d’être intéressé par les conversations des alcooliques que je sers. Ce soir, c’est encore pire que d’habitude. Le bar est vide, à part un gars, un insignifiant quelconque, petit fatigant trop maigre avec des lunettes, qui se prend pour un autre. Ça fait une heure que je lui souris en attendant qu’il commande quelque chose, ça fait une heure qu’il me regarde comme si j’étais l’homme de sa vie. Si il savait que tout ce que j’attends, c’est de fermer le bar pour aller baiser ma blonde. Mais non, faut que je lui sourie poliment, en attendant sa commande.

Quand il se décide à me parler, c’est pour dire une connerie. Il me commande un pichet d’absinthe, je le sais ben qu’il niaise, mais je trouve pas ça tellement drôle, faque je lui dis « ok boss », pis je lui sers un pichet d’absinthe. Si il boit tout ca dans la soirée, là ça va devenir drôle.

Y’a commencé à boire son pichet, ça a pas pris de temps avant qu’il soit pompette. Il s’est mis à me parler de n’importe quoi, jusqu’à ce que Brenda arrive, avec ses cheveux blonds frisés aux épaules, son sourire rouge éclatant, son petit foulard bleu en soie et ses boules.

Elle est allée s’asseoir avec le gars, m’a commande un gin tonic, pis y’ont jasé pendant un p’tit bout de temps. Jusqu’à ce que le gars tombe dans les pommes. Moi je trouvais ça drôle. Brenda avait l’air en crisse.

Du point de vue de Brenda, la même histoire, ça donne :

On est samedi soir, sur le trottoir ordinaire, en face d’un hôtel ordinaire, dans une ville ordinaire. Depuis une couple de mois, les affaires vont pas fort fort. Y’a même des soirs où je pogne pas un maudit client. Ce soir, ça faisait une couple d’heures que je traînais sur le trottoir sans qu’il se passe quoique ce soit, faque j’ai décidé d’aller voir au bar de l’hôtel. Des fois y’a des gars insignifiants qui traînent là pis qui ont besoin de compagnie. On sait jamais.

Quand je suis entrée dans le bar, y’avait juste un gars, à part Marco. Marco c’est le barman gay qui essaie de nous faire croire qu’il a une blonde. Le gars qui était assis au bar avait l’air fatigué. Il m’a regardée dès que j’ai ouvert la porte, pis j’ai tout de suite su que je ferais de l’argent avec lui. Des p’tits gars fatigués avec des lunettes, tout seuls au bar d’un hôtel, c’est ben rare que ça a pas 30 piasses pour une pipe. J’ai mis mon plus beau sourire, pis je suis allée m’asseoir à côté de lui.

Qu’est-ce que tu bois ?, je lui ai demandé.
De l’absinthe, je pense.

Il était déjà pas mal paqueté, je commençais à me demander si y’allait être capable de bander. Mais dans le fond ça je m’en fous. L’important c’est qu’il soit capable de compter son argent. Pis si il compte mal, c’est encore mieux. Sauf que pas longtemps après, y’est tombé dans les pommes. Câlisse, Marco, t’es ben épais, un pichet d’absinthe… Pis ça te fait rire…

Du point de vue du pichet d’absinthe, la même histoire, ça donne :

C’est la première fois que je me retrouve en aussi grande quantité. Ça change la perspective. Je me sens encore plus puissante, plus dévastatrice. La vie est belle, ce soir, dans ce petit bar ordinaire d’un hôtel ordinaire… Je me sens forte. Je l’ai toujours été, remarquez, mais ce soir, ce soir, c’est autre chose. Le pouvoir de détruire qu’on me donne. Bois, bois, mon homme, bois. Ça fait du bien, han ? Bois. Pense pas à ta vie plate, pense pas à tes malheurs, bois. Laisse-toi pas déranger par la pute qui vient d’entrer, bois. Laisse-toi pas déranger par le gin-tonic qu’elle a commandé, drink de faible. Toi t’es fort, mon homme, toi t’es fort… Bois…

Du point de vue de Harrison Ford, dans le rôle d’Indiana Jones, qui joue dans la petite télé accrochée au plafond dans le coin du bar, la même histoire, ça donne :

J’ai passé trois jours complets à m’entraîner au lasso. Pourquoi ? Pour rien… Ça fait une heure que je fais de mon mieux pour distraire les deux nobodys dans le bar, pis pas une fois, pas une maudite fois ils ont même regardé vers moi… Pis la y’a une pitoune qui rentre, pis ça va être encore pire… Y’a plus aucune, aucune chance qu’ils me regardent du reste de la soirée…

Du point de vue de Dieu, qui est partout et qui voit tout, la même histoire, ça donne :

Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Tout voir, être partout, si vous saviez comme c’est lourd à porter. C’est pas les guerres, c’est pas les grands malheurs du monde qui sont si accablants. C’est les petites histoires comme celle-là, les niaiseries humaines insignifiantes, des millions d’histoires comme celle-là à voir chaque jour. C’est ça ma création ? Un épais qui commande un pichet d’absinthe, un autre épais qui lui donne le pichet d’absinthe pour rire, une pitoune qui veut faire de l’argent sur le dos d’un alcoolique. Ouain. Belle oeuvre, belle oeuvre…

Du point de vue de la chaise sur laquelle je suis assis dans cette histoire-là, ça donne :

J’ai mal au bois. J’étais libre, je pouvais respirer, tout était beau, pourquoi est-ce qu’il a fallu que ce gars insignifiant là vienne s’asseoir sur moi ? Pourquoi moi ? Y’est ben que trop maigre, j’ai les os de ses fesses qui me rentrent dans le bois, c’est vraiment fatigant.

Et enfin, du point de vue de l’ambulancier, la même histoire, ça donne :

Ce qui est le fun quand tu ramasses un gars qui est dans le coma parce qu’il a trop bu, c’est que tu sais que le gars va se souvenir d’absolument rien de sa soirée. Faque moi, ben je peux prendre son argent, pis il le saura jamais. Ouais, je sais, c’est pas correct, mais je suis pas tout seul là-dedans. C’est tout arrangé avec mon chum, qui est barman dans un hôtel.

Commentaires

  1. Stéphanie dit :

    Bon, je viens de lire ton exercice stylistique sur le gars pis son absinthe. Franchement, c’est cool.

    Ciao

  2. Claudine S. dit :

    Ce petit texte me plaît. J’achèterai tes romans aujourd’hui ! Bonne continuation dans le merveilleux monde de la liberté, du rêve et de la littérature !

  3. Jacynthe dit :

    J’ai bien aimé les différents point de vue. Le dernier m’a fait sourire: l’ambulancier qui magouille avec le barman. Au lieu de faire un point de vue parmi les autres, j’ai trouvé que ça bouclait bien l’histoire parce que ça nous ramenait au début. Dans ma tête, je voulais comme revoir l’histoire pour mieux comprendre le début en sachant tout ça.
    Un pichet d’absinthe… my god !!!!!

  4. Émilie avec 3 t si tu veux dit :

    J’aime beaucoup, bravo!!!
    Je suis en train de devenir accro à tes textes, j’en veux d’autres!!!

  5. la.polonez dit :

    sont trop bons tes textes! ah les absinthes, les absinthes! qui a pu savoir que ça pouvait être méchant? hihi

  6. dilgo dit :

    Je ne me souviens plus exactement à propos de quoi j’ai pensé que le regard n’est pas quelque chose fait pour te montrer des choses comme une image, mais plutôt comme Ford, le grand Ford, celui du meilleur des mondes fait pour te plier à sa volonté. Kristina la danseuse de ventre n’est sûrement pas étrangère à cette idée. Mais plus profondément je crois qu’il y a le livre de Huxley que j’ai été chercher dans une bibliothèque de médecine, l’Art de voir. Et là justement on voit bien. Il y a au détour de cette nouvelle un marchandage de plaisir qui n’est pas sans rapport avec le pétrole – ça ce n’est pas évident je sais, mais en tout cas avec la drogue oui. Et le pétrole, la drogue, ce sont des puissances qui plient le regard du type à lunette qui voit les blondes comme à travers un cul de bouteille justement, pas un pichet. C’est pour ça que c’est intéressant cette télé qui surplombe tout.

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